Un lourd tribut

On pouvait entendre ce bourdonnement incessant à des kilomètres à la ronde, il se répercutait en écho le long des murs, des parois de verre et de pierre des buildings, dansait de leurs pieds à leur sommet.
Dans les rues dans les parcs, sur les terrasses des cafés ou dans les centres commerciaux, ils roulaient partout et à toutes heures, et rien ne pouvait vous épargner ces vrombissements quotidiens.
Ce bruit faisait partie de la vie des citoyens. Il les accompagnaient dans la journée, les oppressaient pendant leurs nuits et venait jusqu’à être plus présent que nombre de leurs amis ou des membres de leur famille.

Mais s’il n’y avait que cela, si nous ne pouvions parler que du dérangement sonore.
L’odeur, la fumée, cette brume infecte et malodorante qui vous suivait où que vous alliez, quoi que vous fassiez, peu importe le nombre de douche ou le parfum que vous mettiez.
Ce smog infecte vous collant aux tripes, vous pénétrant de façon lancinante, de plus en plus loin, de plus en plus profond, se fondant en vous, jusqu’à ne faire plus qu’un avec vous, tel un parasite vivant en symbiose avec votre organisme.
Finissant par vous faire exhaler des particules de ce brouillard à chaque expiration, remplaçant peu à peu votre propre respiration.
Tout en s’insinuant au plus profond de votre être pour venir vous grignoter à petit feu, morceau par morceau, jour après jour, ne laissant plus qu’un faible espoir de guérison résider en ce qui reste de vous…

Ce magnifique et charmant tableau n’aurait été possible sans la naissance de son origine, de sa source. Et oui, difficile d’imaginer qu’une simple petite combustion de morceaux de roche pourrait mener à tout ceci.
Malheureusement les manques en énergie étaient tels qu’ils ont fini par en utiliser des quantités astronomiques, à tout sortir de terre, à tout brûler du matin au soir, dans un brasier infini, rejetant jour après jour de plus en plus de résidus.
Tout ça dans le seul but de permettre aux gens de se déplacer, de rouler, de se chauffer, et de vivre leur petit quotidien égoïste pendant que d’autres mourraient faute de protection adaptée.

S’il y a bien une industrie qui en tira parti, ce fut celle des masques à oxygènes…
Après la mort de centaines de milliers de personnes le problème devint d’ordre publique, et l’état subventionna les entreprises automobiles pour les aider à se reconvertir, leur production de base devenant obsolète.
Les « O²Mask » se vendirent comme des petits pains à leur mise sur le marché, en même temps, il aurait été bien inconscient de ne pas en acheter pour se protéger, assurer un avenir à ses enfants ou la longévité de ses ainés.
Et quel meilleur cadeau faire que la sécurité tant convoitée sous nos latitudes, celle de pouvoir respirer correctement, de pouvoir courir, ou tout simplement se rendre au travail sans avoir à se demander si l’on ne va pas développer une infection mortelle.

Alors ils en vendirent, encore et encore, la demande était telle que les prix grimpèrent jusqu’à presque doubler au début, pour ensuite tripler après plusieurs semaines.
Aujourd’hui le prix est tel que seules les plus favorisés peuvent espérer en acheter par les voies classiques, le marché noir ayant raflé la plupart des réserves connues, et le trafic rapportant désormais plus que la vente d’armes ou de drogue.
Il n’est pas rare de voir des gens vendre un de leurs poumons pour pouvoir acheter de quoi préserver le second…
Quand ils peuvent encore faire ce choix de leur propre chef…

Dire que tous ces problèmes ne venaient au final que d’une seule décision, ne devaient leur source qu’à la volonté de produire toujours plus d’énergie, de transports, de consommation.
Malgré la raréfaction et l’épuisement des ressources pétrolières, nous aurions pu ralentir la cadence, vivre plus humblement et nous satisfaire du peu qu’il nous restait.
Mais l’avidité de l’homme n’ayant que peu de limites, le déni et la volonté de continuer sur cette voie autodestructrice s’imposèrent à lui…

Le charbon étant plus abondant et plus proche que son cousin, il fut tout trouvé pour continuer de vivre cette joyeuse orgie de consommation.
Son seul problème c’est qu’il est plus difficile à transporter, à stocker et ne pouvait être utilisé pour tous les transports, exit la voiture, l’avion, et une partie des « transports en commun ».
De nombreuses « solutions » plus brillantes les unes que les autres vinrent combler les manques en énergie, tout en se voulant écologiques et bienveillantes, elles permirent de continuer de se déplacer et de consommer presque avec la même ardeur.
La plus ironique d’entre elle fut de remplacer la plupart des vélos par des vélos électriques…

Le vélo aurait amplement suffit, mais les gens ne voulaient pas se fatiguer ou perdre leur précieux temps, au final, ils considérèrent bientôt le vélo propulsé comme le nouveau must have pour briller en société.
Vinrent alors de nombreux modèles flambants neufs, des vélos tandem, du classique 2 places jusqu’à celui qui pouvaient accueillir 8 personnes et tenait sur 4 roues.
Avec des batteries soi-disant éternelles, qui n’auraient jamais besoin d’être remplacées et pouvaient tenir la charge sur des milliers de kilomètres, ce qui se révéla n’être que du marketing mensonger…
Les transports en communs furent remplacés car trop couteux en énergie, et le service de Taxi-Bike explosa !

Quel plaisir que celui de pouvoir se reposer dans un chariot matelassé, pendant qu’une personne se tue à la tâche pour vous tracter là où vous le souhaiter.
Enfin ça c’était pour les personnes qui avaient de l’argent, les autres devaient se satisfaire des Taxi-Bike multiplaces qui se trainaient lamentablement sur la chaussée !
Le service de location de vélo quant à lui eu un succès incroyable, tellement d’ailleurs que le vol et le trafic de vélo électrique devint aussi important que celui des « O²Mask », de nos jours les forces de l’ordre utilisent la moitié de leurs effectifs pour sécuriser les bornes de location et leurs utilisateurs.

Sans parler de cette masse de zombies déambulant dans les rues, déshumanisés par leur masque, incapables de s’exprimer intelligiblement, de manger ou de boire sans avoir la peur au ventre, et craignant plus que tout de le perdre ou de se le faire arracher au détour d’une rue.
Vivre constamment la peur au ventre, mais pourquoi ? Dans quel but ?
Et comment imaginer un seul instant que remplacer l’énergie humaine par l’électricité pour propulser un vélo nous aurait conduit ici ?
À nous entretuer pour des masques à oxygènes, pour des vélos, à prendre nos congénères pour des chevaux de trait, ou vendre nos poumons dans l’espoir de mieux respirer, sans oublier le pire dans tout cela, quoi que nous fassions, nous sommes tous condamnés.

Et qui se serait dit que l’électricité nécessaire au fonctionnement de nos modes de vie étaient produite par la combustion de charbon.
L’électricité ne pollue pas, ne rejette pas de carbone ni n’étouffe pas, mais malheureusement, elle doit bien être produite, et quand les autres ressources nécessaires à sa production disparurent, le charbon fut la seule alternative viable, et des centrales furent construites dans tout le pays.
Voulant faire des économies de matériaux pour l’acheminement de cette énergie, la plupart furent construites en périphérie des villes, délaissant au passage les zones rurales, désertées et abandonnées à leur sort.
Les quelques agriculteurs qui y restaient ne servaient qu’à produire de la nourriture, qui était exportée vers les villes… par des trains à vapeur…
Polluant et rejetant des particules nocives jusque dans les campagnes…

Enfin, tout ceci ne devait être que le prix à payer pour pouvoir continuer de vaquer à nos occupations, profiter de nos petits plaisirs égoïstes, de nos télévisions et de nos week-ends à la mer…
Finalement, qu’est ce qu’une vie raccourcie de quelques décennies comparée au plaisir de jouir d’une vie de loisirs et d’abondance ?
Et puis, tout n’est pas tout noir, par exemple, demain matin ils m’enlèvent mon deuxième poumon, je vais enfin avoir le droit d’essayer le nouveau prototype, j’espère qu’il fonctionnera…

 


Illustration : Tithi Luadthong

Un commentaire sur “Un lourd tribut

Ajouter un commentaire

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site vous est proposé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :