Un océan de sable

Leurs pieds glissaient et s’enfonçaient dans le sable à mesure qu’ils avançaient le long de la dune, elle qui semblait s’étendre jusqu’au ciel.
Les rayons du soleil dévoraient chaque centimètre de peau ayant le malheur de se trouver exposé et les vêtements n’avaient comme utilité que d’en limiter la brûlure.
Le vent quant à lui, qui aurait pu les soulager, n’était finalement qu’un impitoyable élément de plus, chaud et puissant, la masse de sable qu’il charriait ne faisait que les aveugler et les fouetter à chacune de ses bourrasques.
La colonne avançait en file indienne, pas après pas, chacun des hommes mettait un pied devant l’autre du mieux qu’il le pouvait, relié par une corde allant du premier de la troupe au dernier.

Le premier de cordée, qui en était le guide, savait parfaitement où il allait, et les autres le suivaient d’un pas mal assuré, essayant de ne pas ralentir les mouvements du groupe.
Arrivés en haut d’une gigantesque dune après une longue ascension, les hommes s’immobilisèrent face à l’immensité de la vue qui s’offrait à eux.
Du sable, à perte de vu, un océan de sable contrastant avec le ciel miroitant au-dessus d’eux, et rien à l’horizon, si ce n’est encore plus de dunes, abruptes et rugueuses.
Composé d’un sable grossier et agressif, ce désert était rempli de cailloux, de rocher, de restes d’animaux morts, rongés par l’action du temps et les éléments.
Leur chemin était jonché d’une multitude de déchets aussi variés qu’invraisemblables : plastiques, emballages, cartons, batteries ou même moteurs en tous genres.
Tout finissait par être brûlé et par disparaître englouti sous le sable, comme à l’intérieur d’un organisme vous digérant et vous assimilant petit à petit.
Le groupe, éprouvé par son ascension, s’arrêta au creux d’une dune pour profiter du peu d’ombre disponible, les hommes reprenaient des forces en s’abreuvant des quelques gorgés d’eau qu’ils leurs étaient autorisée de boire à chaque pause, le système d’hydratation y veillait scrupuleusement.

— Sérieux on peut pas avoir plus de 10cl par pause avec ce bordel ?! S’écria un jeune homme en secouant sa gourde dans l’espoir de récupérer quelques gouttes supplémentaires.
— Ok gamin, ce bordel comme tu l’appelles, est la seule chose qui t’assurera d’arriver à destination en vie, lui répondit le guide.
— Allez quoi, 2 ou 3 gorgées de plus, c’est pas ça qui va nous tuer !
— Ok je vais le répéter une dernière fois, dit le guide d’une voix forte à l’attention du groupe, votre Waterball est votre seule et unique assurance (mis à part moi) d’atteindre la zone d’Extraction, la sécurité est paramétrée de façon à ne vous donner que ce qui est nécessaire à la traversée.
— Nécessaire ?! Mais on est pas des chameaux, je sais pas pour vous les gars mais moi je suis desséché ! S’exclama le jeune homme.
— Écoute gamin, s’emporta le guide tout en venant se coller face à lui d’un air inquiétant, le dernier qui a réussi à fracturer le système de sécurité a bu sa réserve d’eau en 20 minutes pour venir ensuite nourrir le désert quelques heures plus tard. Tu veux boire tout ton saoul, ok, je désactive ta sécurité et tu fais ce qui te chante, mais le groupe ne traînera pas un boulet sur des kilomètres parce qu’il n’a pas été foutu de respecter les règles. Tu tombes, tu meurs, est-ce que je me suis bien fait comprendre ?!
Le groupe paru frappé de mutisme et il s’en suivi un silence glacial que seul le bruit du vent venait interrompre.
— Euh ouais… bien compris… répondit le jeune homme après d’interminables secondes, visiblement refroidi par cette effrayante mise en garde.

Les hommes rangèrent leur Waterball en prenant de grandes précautions, faisant preuve d’une telle délicatesse que l’on aurait cru les voir manipuler un nouveau né, le petit speech semblait avoir eu l’effet escompté. Ils se remirent alors en route pour leur destination, attendant avec impatience la prochaine pause.
— Et m’appelez pas gamin, mon prénom c’est Martin ! Interpella le jeune homme avec défi dans le dos du guide qui n’eût pour seule réponse qu’un bref signe de la main.

La troupe marchait, marchait, encore et encore, suivant aveuglément l’homme de tête, prenant la direction qu’il prenait, avançant au rythme de ses pas, se faufilant derrière lui tel une ombre mimant les mouvements de son propriétaire.
Plus ils s’enfonçaient loin dans le désert, plus les cadavres du capitalisme s’offraient à eux, des montagnes de déchets s’amoncelaient tout autour d’eux, les faisant trébucher et parfois s’effondrer, ralentissant l’avancée de chaque homme, de chaque membre de ce groupe insensé.

Le seul point positif à tous ces obstacles était qu’ils leurs fournissaient une certaine distraction, chacun y allant de son pronostic en tentant d’en deviner l’origine ou l’âge, fonction de son niveau de dégradation.
L’activité avait au moins le mérite de leur occuper l’esprit et de leur faire paraître le temps moins long, il valait mieux ne pas trop cogiter dans cette partie du désert…
Après un autre bon moment à marcher et quelques pauses de ci de là (dûment récompensées par leurs 10cl d’eau chacune) Martin, dont l’ennuie ne faisait qu’accroitre sa curiosité, accéléra le pas pour se mettre à la hauteur du guide. Son voisin direct, qui n’avait d’autre choix que de suivre le mouvement, ronchonna en se voyant obligé d’accélérer.

— Monsieur le guide, appela Martin, je tenais à m’excuser pour tout à l’heure, je ne pensais pas que c’était aussi important de rationner notre consommation d’eau.
— Pas de soucis n’y vois rien de personnel, mon boulot consiste juste à te permettre de faire le tien, répondit le guide qui s’était visiblement radouci.

Voyant que son interlocuteur avait l’air réceptif, Martin se permis alors quelques questions.
— Ça fait longtemps que vous participez à l’Extraction monsieur le guide ? Demanda-t-il.
— Tu peux m’appeler Pablo, pas besoin de faire autant de manières, observa le guide, eh bien oui, ça fait quelques années maintenant. J’ai eu le choix, y participer ou ramener des gens pour le faire à ma place, le choix a été vite fait, j’ai toujours aimé marcher et il n’était pas question pour moi de creuser.
— Pourquoi ça ? C’est aussi difficile qu’on le dit ? Interrogea Martin d’un air inquiet.
— Un cagnard à t’en faire perdre la tête, ce foutu sirocco qui te chauffe et t’aveugle continuellement et pour finir des brûlures qui te font souffrir le martyre. À ça, pour rien au monde je n’échangerais ma place contre la tienne, au moins une fois que je vous ai amené à bon port je peux rentrer me mettre au frais.
— Parce qu’il y a encore des endroits où se mettre au frais dans le sud ?
— Disons que ma fonction m’autorise certains luxes, répondit Pablo avec une fierté assumée, nous les Sherpas, comme on nous appelle, avons droits à certains privilèges en remerciement pour notre contribution à l’Extraction.
— Mais vous amenez juste des gens pour creuser ?! C’est pas un peu injuste pour les Extracteurs ? S’indigna Martin en faisant de grands gestes.
— Arrête de t’exciter tu vas te fatiguer bêtement, eh bien disons que même si notre tâche parait bien plus facile que la vôtre, elle nécessite une exceptionnelle connaissance des détroits et de la topographie des lieux, sinon dis-moi, qui vous empêcherait de vous perdre ou de tomber dans un gouffre ?
— Suffit d’une boussole et de toujours avancer tout droit !
— Ahah t’es un marrant toi, observa Pablo en rigolant, et toi alors, qu’est ce que tu fais là ? Ta fiche dis que tu étais volontaire, c’est rare de nos jours, la plupart des Extracteurs sont désignés d’office.
— Eh bien je voulais m’engager pour comprendre… Répondit Martin à voix basse.
— Comprendre ? Comprendre quoi ?
— Eh bien pourquoi on avait besoin d’autant de sable, pourquoi on asséchait des mers et des océans pour en récupérer alors qu’il y en a plein les déserts.
— Car celui des déserts est trop lisse, à force d’être balayé par les vents il perd de sa rugosité et n’est plus utile à la production.
— Mais la production de quoi ?! C’est pas comme si on avait pas assez de maisons ou de buildings ! S’emporta Martin, attirant l’attention de la troupe sur lui.
— Calme toi gamin, bon les gars on fait une pause, ordonna Pablo à l’intention du groupe.

L’assemblée s’arrêta alors au creux d’une dune, le seul endroit où l’on pouvait encore espérer un peu d’ombre et de fraicheur, Pablo s’adressa alors à Martin pour tenter de le calmer.
— Qu’est-ce que tu cherches à comprendre ? Les mecs envoyés ici veulent juste survivre à leur affectation, ceux qui viennent de leur plein gré sont soit fous soit endettés, ce qui reviens au même ! Pourquoi tu te poses toutes ces questions ?
— Ma famille a disparu le jour où mon île s’est effondrée… répondit Martin d’une mine affligée, j’ai juste eu la chance d’être au large à ce moment-là…
— Désolé Martin, je sais à quel point c’est dur de perdre les gens auxquels on tient…
— J’aimerais juste comprendre, le gouvernement dit que c’est pour le peuple que l’on fait ça, pour construire des écoles, des hôpitaux ou des logements, est-ce que c’est la vérité au moins ? Demanda Martin en portant sa gourde à ses lèvres afin d’en prélever la ration autorisée.
— Je comprends, répondit Pablo l’air pensif, il prit alors une gorgée d’eau lui aussi avant de prendre une grande inspiration et de lui répondre : très bien, je vais essayer de te la faire simple.

Le groupe fixait Pablo avec une avidité palpable, ils semblaient tous avoir envie d’en savoir plus sur la vraie raison de leur venue.
— Alors, pour commencer, le sable est présent partout, comme on l’entend souvent, il est nécessaire à la construction de la plupart de nos édifices : maisons, hôpitaux, écoles, mais pas seulement. Nous en avons besoin pour fabriquer du verre, il est présent dans nos téléphones, dans nos panneaux solaires et même dans notre dentifrice !
— Dans notre dentifrice carrément ?! Interrompit Martin,
— Eh oui, tous les jours tu téléphone ou te lave les dents avec du sable ! Répondit Pablo.
— Ok mais pourquoi en extraire autant ? Il n’y a pas d’alternatives ?
— Sais-tu qu’il faut en moyenne 200 tonnes de sable pour construire une maison, rien qu’une seule ! En gros juste de quoi loger 3-4 personnes ! Tu peux donc imaginer ce qu’il faut pour construire un immeuble, on peut facilement multiplier ce chiffre par 10 ! N’oublions pas que les gens migrent vers les villes, il faut donc de plus en plus d’immeubles et de buildings, la population mondiale augmente dans le même temps, donc la demande en sable fait de même. Et pour acheminer ces gens vers les villes, leur nourriture, et les matières premières, il faut des routes, on estime qu’il faut 30 000 tonnes de sable pour construire un kilomètre d’autoroute, ça en fait des châteaux de sable avant même d’être arrivé en vacances…

— En gros toute mon île a disparue pour que des riches puissent partirent en vacances ?!
— Ce n’est pas ce que j’ai dit, tout le monde est fautif de toute façon, n’oublions pas le fait que certains pays sont surpeuplés et n’ont donc plus de terres constructibles, ils doivent alors importer des millions de tonnes de sables pour étendre leurs territoires sur la mer en construisant des îles artificielles.
L’assemblée semblait subjuguée par les explications du Sherpa, pas un bruit (si ce n’est celui du vent et des quelques interventions de Martin) ne venait perturber ce long monologue, seul le soleil osait se déplacer, sa course glissant vers l’horizon en même temps que les températures chutait, dans la limite de ce qui était possible en plein désert.

— Mais il n’y a pas d’alternatives ? D’autres matières premières ? Demanda Martin.
— Bien sûr que si, mais moins répandues, moins connues, et il y a un tel monopole sur l’exploitation du sable par les grands groupes que les petites entreprises proposant des alternatives n’ont plus la capacité de croître, elles sont littéralement étouffées par l’immensité de leurs opposants. Et pendant ce temps-là, nos côtes disparaissent, des ponts s’écroulent, et des îles comme la tienne sont rayées de la carte à cause de l’érosion. Il n’y a désormais plus que quelques plages préservées qui sont possédées par des multinationales, leur accès coûte une vraie fortune à ce que l’on dit.

— Sans compter les règlements de compte et le trafic de sable par de puissantes mafias ! Interpella un des extracteurs qui n’avait encore rien dit jusque-là.
— Mais du coup pourquoi personne ne fait rien ? Et les gouvernements dans tout ça ?! Demanda Martin qui semblait ne pas se soucier de cette interruption.
— Ils sont trop occupés à gérer le problème des réfugiés climatiques, qu’ils ont eux-mêmes causé, soit dit-en passant… À chercher des coupables pour tenter de calmer la grogne populaire. Et pour cela quoi de mieux que de nous offrir plus de consommation, de jolis centres commerciaux, des stades, des piscines et des fast-foods, avec bien sûr de grandes et larges autoroutes pour acheminer tous ces gentils consommateurs à leur destination, tel le bétail se dirigeant vers sa propre fin…

— Tout ça pour que des gens s’amusent et consomment de la merde ?!
— En quelque sorte, oui. Mais aussi pour se loger, se déplacer, ou être soigné, tout notre mode de vie dépend du sable, il est la deuxième ressource la plus utilisée, juste après l’eau, tu y as toi aussi participé, en vivant, comme tout un chacun sur cette planète.
— Je n’ai jamais participé à cela ! On ne faisait que manger le peu de poisson qui restait et les 3 pauvres fruits qu’ont arrivaient à cultiver !
— Certes moins que les autres, mais personne n’est irresponsable de ce qu’il se passe sur cette planète, peut-être que tu le comprendra un jour, conclu Pablo avant de se tourner vers l’assemblée, allez les gars assez discuté, j’espère que tout le monde s’est bien reposé parce qu’on a pris du retard, on se remets en marche et on ne traine pas, il nous reste quelques kilomètres à faire avant la nuit.

Le groupe se remit alors en marche, gravissant la dune qui l’avait abrité avant de contempler le paysage désertique qui s’offrait à lui, une forme sphérique légèrement déformée par la chaleur semblait apparaitre à l’horizon, Pablo se retourna alors vers Martin pour lui prodiguer un dernier conseil.
— Ne te prends pas la tête, il n’y a rien que tu puisse faire pour changer ça, fais ton boulot, survis et trouve un nouveau chez toi, il y a encore de la place sur le continent.
— Mouais, je vais essayer, répondit Martin d’un air dépité en regardant le ciel changer de couleur.

L’ardeur du soleil semblait s’atténuer à mesure qu’il descendait et disparaissait peu à peu derrière l’horizon, masqué de temps à autre lorsque le groupe était au creux d’une dune.
Plus ils avançaient, plus les déchets et les détritus en tous genres s’amoncelaient autour d’eux, jusqu’à souvent êtres plus visibles que le sable. Des objets de tous types – parfois à l’origine improbable – jonchaient leur chemin, et c’est au bout d’une marche qui leur sembla interminable qu’ils finirent par arriver en haut de la plus grande dune qu’ils aient franchie jusqu’alors.

À son sommet ils purent observer l’une des visions les plus impressionnantes qu’ils aient jamais vu, une gigantesque structure se dressait au-dessus du sable et surplombait toute la zone, toisant de son ombre une grande partie des environs, elle semblait être à l’origine de l’assèchement du détroit car des pompes de taille monstrueuse plongeaient dans le sol jusqu’à une profondeur insoupçonnée, leurs ramifications menaient à un canal long d’une vingtaine de mètres sur lequel mouillaient quelques bateaux.
Des hommes par centaines allaient et venaient dans un ballet incessant, chargeant et déchargeant les bateaux qui exportaient les milliers de tonnes de sable extraites.
Tout ceci était extrêmement bien coordonné et s’effectuait avec un tel rythme et une telle précision que l’on aurait cru voir une répétition prévue pour l’occasion, rien ne semblait pouvoir venir entraver la machine, rien, sauf une action d’origine humaine…
De ci de là, néanmoins, on pouvait apercevoir des hommes au sol, certains sur le dos, d’autres face contre terre, la plupart à moitié ensevelis par le sable, attendant une main secourable ou un tombeau plus digne pour leur dépouille…

La scène était surréaliste et les hommes étaient médusés par ce qui se tenait sous leurs yeux, comment imaginer que ce désert était d’origine humaine, qu’il avait été fabriqué de toutes pièces, dans le seul but de venir combler le désir mégalo d’une humanité assoiffée de croissance.
C’est seulement après un bon moment que Pablo les arracha à leur rêverie pour les encourager à descendre de leur promontoire.
— Allez les gars, on vas se reposer, demain les choses sérieuses commencent pour vous, dit-il en coupant la corde qui les liaient les uns aux autres, suivez-moi, on se dirige par là.

— Par simple curiosité, interpella Martin en Pablo par le bras pendant que les autres entamaient la descente de la dune. Si jamais une des digues venait à céder, qu’est-ce qu’il se passerait ?
— Eh bien, répondit Pablo avec un regard suspicieux, disons que tout le détroit serait englouti par une gigantesque déferlante, et que tout le monde finirait par nourrir ce qu’il reste de poissons.
— Mais ça arrêterait la production pendant quelques temps, n’est-ce pas ?
— Bien entendu, et je sais très bien où tu veux en venir, mais sache qu’un tsunami de cette ampleur pourrait probablement s’élever à des centaines de mètres, il raserait tout sur des dizaines de kilomètres au niveau de la côte.
— Il n’y a rien que nous puissions faire alors ? Demanda Martin en posant un regard désespéré sur la gigantesque structure.
— Absolument rien, répondit Pablo sur un ton résigné.

 


Illustration : Tithi Luadthong

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