Une partie mal engagée

Chapitre 1

La salle de contrôle résonnait des impacts de balles à mesure que les opposants arrivaient dans celle-ci, un soldat, puis deux, puis trois, et enfin un quatrième. Tous couraient en direction du centre de celle-ci, se mettant à couvert et tirant à intervalles réguliers.
Une bombe à retardement était fixé au poste de commande principal, un cadrant servant à afficher le temps restant avant explosion était bien visible.

– Tir de couverture Ezra ! cria l’un d’entre-eux à celui qui semblait être son coéquipier.

– J’arrive pas à en placer une, ils m’arrosent sans s’arrêter ces salauds !! lui rétorqua le 2e soldat.

– Il va bien falloir qu’on se bouge, ils vont finir par amorcer la bombe !

– Je sais je sais Mike, me fais pas chier, lui répondit-il, attends je tente un truc !

Le soldat sorti alors une grenade de son gilet, et la lança en direction des opposants.

– Vas-y bouge dès qu’elle explose, je te couvre ! lança Ezra à son coéquipier avant de lui faire signe d’y aller.

À peine deux secondes après le lancement de la grenade, celle-ci détonna et se mit à expulser un grand souffle de fumée qui envahit rapidement la pièce, rendant la lisibilité de l’action presque impossible.

C’est alors que Mike, comme anticipé, fit une glissade au sol avant de se mettre à courir le plus vite et le plus bas possible pour passer sous la fumée et se rapprocher de la bombe.
Ezra avait déjà changé de position, prêt à tirer sur les soldats adverses s’ils s’aventuraient hors de leur abri.
C’est alors qu’un barrage de balles s’abatti sur Mike qui n’était plus qu’à 3 mètres de la bombe ! Celui-ci arriva tout juste à en éviter une en se jetant à plat ventre derrière une console.

– Put*** j’ai vraiment failli m’en prendre une cette fois ! hurla Mike à son coéquipier resté en arrière, bouge toi Ezra fais quelque chose !

– Je sais pas où ils sont planqués, je peux pas déjà cramer notre avantage sur cet affrontement, toi utilise plutôt le tien !

– Tu m’fais sûer mon gars !

Sans prévenir, Mike se releva d’une traite, sorti un fusil lance grenade de sa poche et se mit à tirer pêle-mêle en direction des consoles derrière lesquelles devaient se cacher les soldats adverses.

BOUM BOUM BOUM ! Les explosions retentissaient d’une telle force que leur tympans leur semblaient se décoller, et chacunes des grenades projetait des éclats dans toutes les directions.

Les adversaires qui étaient jusqu’alors à couvert, finirent par révéler leur position, l’un d’entre-eux s’était avancé dans le chaos ambiant et avait réussi à contourner les obstacles pour se retrouver nez à nez avec Mike.
Celui-ci, trop occupé à gérer son endurance et tenter d’y voir quelque chose dans la salle remplie de fumée ne s’en était pas immédiatement rendu compte.

C’est alors qu’un coup plus net que les autres retenti, suivi d’un hurlement déchirant…

Mike avait pris une balle dans la jambe et s’était effondré sur le sol, son adversaire le surplombait tout en le tenant en-joue, il avait le visage recouvert d’un masque à gaz.

– Alors les gars, ça vous parle pas les masque à gaz ? lança le soldat en se moquant de ses adversaires. Et la vision thermique, c’est pour les chiens ?!

Il assena ensuite un violent coup de pieds dans le poignet de Mike qui lui fit lâcher son arme et l’éjecta hors de portée.

La fumée qui commençait à se dissiper, révéla à Ezra l’horreur de la situation, et la responsabilité qui était la sienne, aurait-il pu l’empêcher s’il avait été plus agressif ?! Il mit alors en joue le soldat au dessus de Mike d’un geste instinctif.

– C’est bon c’est bon on se calme les gars, rétorqua le soldat d’une voix douceureuse. On va pas en faire un plat, mais franchement, bonne idée la fumigène, je pense qu’on aurait pas pu résoudre ce conflit aussi vite sans votre aide.

Celui-ci tenait toujours Mike en joue, prêt à faire feu en cas de menace.

Ezra sentit ses entrailles se liquéfier à l’entente de ces mots, l’espace d’un instant il ne pu s’empêcher de penser qu’il était responsable… Que cette situation était arrivée par sa faute. Sous le coup de la panique et sans même y réfléchir, il hurla : « Il est où ton pote ?! Dis lui de sortir de sa planque ! »

– Pas très loin, mais je pense qu’actuellement c’est le cadet de tes soucis. lui répondit-il. Hector, amorce la bombe, s’ils tentent quoi que ce soit, je bute la tête brulée.

Mike qui souffrait le martyr tout en se vidant de son sang lui lança un regard noir, son égo lui défendait de rester là sans rien faire, il s’aventura alors à lui jeter un coup de pieds mais ne parvint pas à le toucher.

Le silence était revenu dans la pièce, et on n’entendait désormais que le cliquetis des touches de la bombe, tandis que le dénommé Hector la programmait.

– Bon c’est pas tout mais on va quand même pas s’éterniser là les amis, lança le soldat narquois à leur adresse. On en fini avec vous et on se tire, on a une mission à accomplir.

– Je t’en fouterai de la mission, relâche le tout de suite ! hurla Ezra à son encontre.

Le soldat s’accroupi alors à côté de Mike, et approcha son arme de sa tempe pour mettre la pression sur les deux hommes.

– Allez mon gars, lâche ton arme, retourne dans ta base et j’épargnerai peut-être ton pote, tu peux bien faire ça pour lui ?

– C’est ok pour la bombe, elle est bien amorcée Magnus, annonça Hector à son coéquipier. J’ai mis 60 secondes au minuteur, juste le temps de quitter la zone.

– Vous n’irez nulle part leur lança Ezra. Si on y passe, vous y passez avec nous !

– C’est bon Ezra. Laisse les partir, autant que t’essaye de t’enfuir avant que la bombe n’expl…

BOUM ! Un bruit assourdissant venait de retentir ! Sans prévenir, le dénommé Magnus avait fait feu, stoppant Mike en plein milieu de sa phrase, sa tête s’effondra sur le sol dans une marre de sang !

– Mike !! Non !! vociféra Ezra en commençant à tirer par dessus sa couverture, se relevant ensuite sans considérer le risque de s’exposer aux tirs adverses.

Les deux soldats adverses avaient plongé à couvert juste après le tir de Magnus, s’attendant probablement à ce genre de réponse.

– Allez Hector on se barre ! Il aura jamais le temps de désamorcer la bombe, il va falloir qu’on trace !

Magnus tira alors par dessus son épaule afin de faire stopper les tirs adverses, tout en faisant signe à Hector de partir devant, il lui emboita le pas dans la foulée tout en restant en dehors de la ligne de tir d’Ezra.

– Vous croyez pas que je vais vous laisser vous enfuir quand même ! hurla Ezra en se rapprochant du corps de Mike.

C’est alors qu’un bip plus bruyant retenti, celui-ci venait directement de la bombe et ne pouvait annoncer qu’une seule chose : les soldats adverses avaient mis la minuterie en route, qui, si elle était paramétrée comme ils l’avaient dit, ne laisserait qu’une minute avant l’explosion.

– Allez, bonne chance avec la bombe, lui cria Magnus, avant de lancer une grenade flash par dessus son épaule.

Ezra plongea à couvert avant même que la grenade ne touche le sol, malgré sa couverture, la violence de la détonation lui fit tourner la tête et il mit quelques secondes à reprendre ses esprits.

– Allez, foutu pour foutu, on ne va pas tout perdre sur ce coup là, dit à voix haute avant de se remettre en mouvement.

Celui-ci sorti alors un drône de sa poche et commença à le programmer frénétiquement, de sorte à ce qu’il se mette à poursuivre les assaillants. Il se jeta ensuite sur le corps de Mike et récupéra sa plaque d’identification ainsi que ses armes qu’il rangea dans sa poche.

– 38 – 37 – 36…

Les secondes s’égrénaient à toute vitesse le temps qu’Ezra effectue ces quelques gestes, et avant qu’il ait pu effectuer quoi que ce soit de plus, il sentit que le drône avait fait mouche !

– ONE KILL !! 100 POINTS !! entendit-il distinctement lors de l’annonce de l’élimination d’un de ses adversaires.

– Pas le choix, il faut que je me tire, j’aurai ni le temps de désamorcer, ni le temps de te réanimer Mike !

– 22 – 21 – 20…

Ezra se mit alors à courir aussi vite et aussi loin qu’il le pouvait, sortant de la pièce et parcourant les derniers mètres qui le rapprochaient de son spawn, le mettant hors d’atteinte de l’explosion.

– 7 – 6 – 5 – 4 – 3…

Le Spawn n’était plus qu’à quelques mètres et il était convaincu de l’atteindre à temps, il ne lui restait que 3 enjambées à faire pour le toucher… quand tout à coup…

BOUUUMMM !!! L’explosion retentit et vaporisa tout sur son passage, les consoles, caisses d’armements et autres matériels. En l’espace d’un instant tout ce qui constituait la base et ses environs fut désintégré.
La déflagration allait tellement vite qu’elle rattrapa Ezra et son corps fut consumé avant qu’il puisse émettre le moindre son.

PARTIE GAGNÉE PAR LES ASSAILLANTS !! DÉFENSEURS ÉLIMINÉS !! retentit dans les oreilles de tout le monde au moment ou l’explosion se dissipa, annonçant la fin de cette partie.
Le tableau des scores s’afficha durant quelques secondes, le temps d’écrire un message revanchard aux opposants ou de consulter son ratio, afin de voir où l’on avait pêché et tenter de progresser.

RETOUR AU LOBBY ! annonça à nouveau la voix robotique du programme de jeux vidéos.

Ezra enleva alors son casque de réalité virtuelle, le posa sur son bureau à côté de son écran d’ordinateur, lequel diffusait le jeu et les options d’accessibilité disponibles. Un canal de chat était également ouvert avec le dénommé Mike.
Le retour au monde réel dévoilait une pièce assez dépouillée. C’était une simple chambre étudiante, disposant d’un lit, d’un frigo et des commodités d’usage, il n’y avait pas de décorations hormis quelques posters montrant des personnages de pop culture.

– Aaaaaahhhh je suis dégoûté Mike, je suis vraiment désolé, s’égosilla Ezra à l’adresse de son coéquipier, revenu au lobby avant lui.

– Ah j’avoue t’as merdé sur cette game ! Si t’avais claqué tes bonus plus tôt je pense qu’on aurait pu la remporter, ils étaient pas si fort en face, ils ont juste utilisé leurs avantages au bon moment pour prendre l’ascendant.

– Ouais je sais, mais je pensais vraiment qu’on pouvait les avoir en économisant les nôtre, les mecs étaient que rang Platine…

– T’as eu trop confiance en toi ! Je t’ai déjà dit qu’on pouvait pas se permettre de les sous-estimer, on ne passe pas rang Diamant en s’économisant mec ! Répondit Mike à travers son micro qui émettait des craquements assez distinctifs.

– Attends tu t’ouvres pas un paquet de chips là ?! cria Ezra dans son micro. On en relance une ! J’ai cours demain et il est déjà 2h du matin !

– Ça va j’ai la dalle mec j’ai pas mangé depuis 21h, il faut vraiment que je mange un truc. Tu me laisse 5 minutes et on relance !

– Si la partie dure encore 5 manches on en a bien pour 20 minutes, ça va être chaud pour m…

Ezra interrompit sa phrase, de nombreux bruits de bottes résonnaient dans la cage d’escalier qui menait à son appartement. Il entendait presque distinctement des voix s’élever de l’autre côté.

– Mais qu’est-ce qu..?!

À peine avait-il fini sa phrase qu’un choc extrêmement violent vint arracher la porte d’entrée qui la fit sortir de ses gonds et s’écraser sur le sol. La seconde d’après, une sorte de grenade atterit sous sa chaise de bureau avant d’exploser dans un fracas assourdissant. Le choc fut si intense qu’Ezra décolla de sa chaise avant de retomber brutalement la tête sur le sol.

– Ezra qu’est ce qui se passe ?! braillait Mike que l’on pouvait entendre par l’intermédiaire du casque.

– BAJV !! VOUS ÊTES EN ÉTAT D’ARRESTATION !! Hurla un premier homme en pénétrant dans l’appartement étudiant mis sans dessus dessous, le second le mis en joue sans sommation.

Ezra était tellement sonné par la détonation qu’il ne comprenait rien à ce qu’il lui arrivait, sa tête tournait et il ressentit subitement une violente envie de vomir.

– J’AI DIT BAJV !! METS TOUT DE SUITE LES MAINS EN L’AIR OU T’EN PRENDS UNE !!!

– Qu.. Quoi..? Vous êtes qui ? balbutia tant bien que mal Ezra, alors qu’il luttait intérieurement pour ne pas se vomir dessus.

Il esquissa un mouvement de recul afin de se redresser, tandis qu’un homme de main vint le replaquer violemment au sol en appuyant son genou sur sa nuque.

– BOUGE PAS ET METS LES MAINS DANS LE DOS !! lui hurla le premier homme tout en lui plaquant son arme contre le visage.

Ezra n’eut même pas le temps de protester qu’une munition à impulsion électrique sortit du canon de l’arme et vint s’écraser sur son visage, l’assommant sur le coup !

Ezra, Ezra, tu m’entends ?! hurlait encore et toujours Mike à travers son casque.

L’un des soldats s’approcha du bureau, saisit le casque d’où s’échappait la voix de Mike et lança à son intention :

– T’inquiète pas, on va venir s’occuper de toi aussi !

Chapitre 2

Le réveil fut brutal. Une douleur lancinante pulsait à sa tempe, là où la munition à impulsion électrique l’avait frappé. Ezra tenta de porter la main à son visage, mais ses poignets refusèrent de bouger. Des attaches serrées les maintenaient dans son dos, reliées à une ceinture de métal qui lui comprimait la taille.

— Il revient à lui, constata une voix avinée sur sa gauche.

L’odeur l’atteignit en premier : un mélange de transpiration, de café rance et de cuir usé. Il cligna des yeux à plusieurs reprises, tentant de faire le point sur son environnement. Assis sur un banc en plastique dur, les jambes entravées par d’autres attaches, il se trouvait à l’intérieur d’un fourgon cellulaire. Les parois étaient nues, à l’exception d’une fine couche de graisse accumulée au fil des années. Aucune fenêtre, seulement une grille d’aération sale près du plafond.

— J’ai gagné, tu me dois cinquante euros, dit l’autre voix, plus grave et nasillarde. Je te disais bien qu’il se réveillerait avant d’arriver au centre.

— T’as eu du bol, répondit le premier. Avec la décharge qu’il a prise, je pensais qu’il tiendrait le trajet entier.

Ezra tourna la tête avec difficulté. Deux hommes en treillis noir étaient assis face à lui, jambes nonchalamment croisées, leurs casques posés à côté d’eux. Sur leurs poitrines, un écusson brodé représentait une manette de jeu barrée d’une croix rouge, entourée des lettres B.A.J.V.. Le premier, un blond trapu au nez cassé, affichait un sourire carnassier. Le second, plus maigre et chauve, avait les yeux cernés et l’air constamment agacé.

— Bienvenue dans le monde réel, petit, lança le blond en se penchant vers lui. Ça pique au réveil, hein ?

Ezra tenta de parler, mais sa langue semblait collée à son palais. Il toussa, cracha un filet de salive, puis finit par articuler :

— Vous êtes qui ?… Qu’est-ce que je… ?

— On t’a déjà répondu avant que tu t’évanouisses comme une fillette, coupa le chauve. BAJV, Brigade Anti Jeux Vidéo. Et toi, t’es un petit terroriste en puissance qui va passer un bon bout de temps en centre de redressement.

— Je… je n’ai rien fait de mal, balbutia Ezra, la panique montant dans sa poitrine. Je jouais juste à un jeu…

Le blond éclata d’un rire gras qui résonna longtemps dans le fourgon.

— Juste à un jeu ! T’entends ça, Moreno ? Il jouait juste à un jeu ! lança-t-il à son collègue. Comme ce type à Rennes, ou celui de Francfort, ou les dizaines d’autres qui passaient leurs nuits à viser des têtes virtuelles avant de passer à l’acte dans la vraie vie.

Moreno, le chauve, hocha la tête d’un air faussement compatissant.

— C’est toujours la même chanson. Ils disent tous ça. « Mais monsieur l’agent, c’est juste pour se détendre », « Mais monsieur l’agent, je ne ferais jamais de mal à personne ». Et puis un matin, ils se lèvent, ils prennent le fusil de leur père, et ils déciment une classe de seconde.

— Je ne suis pas un terroriste, articula Ezra en serrant les dents. Je suis étudiant, je joue pour décompresser, c’est tout.

Kovac, le blond, se pencha davantage. Son haleine sentait la cigarette et la mauvaise foi.

— Tu joues à Combat Ops 7, hein ? On a vu ton historique. Tireur d’élite, spécialiste de l’infiltration, expert en éliminations discrètes. Tu crois qu’on est stupides ? Ces jeux sont conçus par des professionnels, des vrais. Ce sont des simulateurs. On a retrouvé le même jeu sur l’ordinateur du gamin qui a vidé son chargeur dans une cour d’école à Dijon l’année dernière.

Ezra sentit son estomac se nouer. Il avait entendu parler de cette tuerie, bien sûr. Tout le monde en avait entendu parler. C’était après ça que les premières restrictions étaient tombées. Puis l’interdiction progressive. Et maintenant, cette descente chez lui, cette arrestation.

— Je n’ai jamais fait de mal à personne, répéta-t-il, mais sa voix tremblait.

Moreno alluma une cigarette sans demander la permission et souffla la fumée en direction du jeune homme.

— T’as plus de deux cents heures sur ce jeu, gamin. Deux cents heures à apprendre à tuer. À viser la tête, à gérer ton stress en situation de combat, à te déplacer en silence, à coordonner des attaques avec des équipes paramilitaires virtuelles. Tu crois que ça disparaît comme par magie quand tu retires ton casque ?

— Ce n’est qu’un jeu, insista Ezra. La réalité virtuelle n’est pas la réalité. Je n’ai jamais touché une arme de ma vie.

— Pour l’instant, ricana Kovac. Mais demain ? Dans six mois ? Le jour où tu pètes un câble parce que ta copine te quitte ou que tu rates tes examens ? T’auras tous les réflexes d’un soldat d’élite. Et on connaît la suite.

Le fourgon prit un virage, et Ezra bascula légèrement, son épaule heurtant la paroi métallique. La douleur lui rappela qu’il n’était pas dans une partie de Combat Ops 7. Pas de respawn. Pas de retour au lobby.

— Vous n’avez pas le droit de m’arrêter pour ce que je pourrais faire un jour, finit-il par lâcher. On ne vit pas dans une dictature, j’ai des droits !

Kovac et Moreno échangèrent un regard amusé.

— Tu connais la loi 87-42, gamin ? demanda Kovac en sortant son téléphone. Celle du 14 mars 2027 ? « Relative à la prévention de la violence armée et à l’interdiction des simulateurs de tuerie immersive » ?

— C’est absurde…

— Article 3, enchaîna Moreno en soufflant un nouveau nuage de fumée vers son visage. « Est considéré comme simulateur de tuerie tout environnement virtuel permettant au joueur de reproduire des actes de violence armée contre des cibles humanoïdes, incluant mais sans s’y limiter : le tir au fusil, le combat au couteau, les explosifs, et les tactiques d’infiltration. La pratique régulière de tels simulateurs, au-delà de cinquante heures cumulées, constitue un délit d’entraînement paramilitaire illégal. »

— Cinquante heures, répéta Kovac en affichant les statistiques de son compte Steam sur l’écran. Toi, mon grand, t’es au-dessus de deux cents. T’as un casier virtuel long comme le bras. Tu pourrais postuler chez les forces spéciales, avec ton entraînement.

— Ce n’est pas un entraînement militaire, protesta Ezra. C’est un jeu. On fait ça entre potes, pour le classement, pour les trophées…

— C’est ce que disait le terroriste de Lyon, coupa Moreno d’une voix soudain glaciale. Lui aussi, il « jouait entre potes ». Avant de passer à l’acte, il avait organisé une vingtaine de parties privées avec ses complices. Ils répétaient. Ils coordonnaient leurs mouvements. Ils testaient des scénarios. Tout ça bien caché derrière des pseudos et des serveurs chiffrés.

Ezra resta sans voix. Il pensa à Mike, à leurs entraînements du soir, à leurs stratégies rodées, à la façon dont ils communiquaient sans même se parler. C’était pour gagner des parties. Rien d’autre. Mais le doute venait de s’infiltrer en lui, minuscule et venimeux.

— La réalité, c’est que vous êtes une bombe à retardement ambulante, conclut Kovac en éteignant son téléphone. Toi et tous ceux comme toi. La France a déjà connu trop de massacres. On laissera plus des gamins matrixés par des jeux de guerre devenir des tueurs. Alors vous allez tous passer par la case redressement, et à la sortie, vous serez suivis comme le lait sur le feu.

— Et si on résiste ? demanda Ezra, provoquant.

Moreno sourit, découvrant des dents jaunies.

— Si on découvre que vous organisez des milices virtuelles, des clans paramilitaires, des entraînements coordonnés… c’est le tribunal spécial. Et là, mon petit, on parle de dix ans de prison pour association de malfaiteurs en vue de préparer un acte terroriste.

Le fourgon ralentit. Le bruit des roues sur le bitume laissa place à des gravillons crissants. Ils arrivaient.

Ezra baissa la tête. Tout ce pour quoi il avait vécu ces dernières années – les trophées, les classements, les nuits de victoires arrachées – tout cela se retournait contre lui comme une accusation. On ne le voyait plus comme un étudiant passionné. On le voyait comme un futur assassin. Un monstre en puissance qui avait juste besoin d’un prétexte pour passer à l’acte.

— On y est, annonça Kovac en se levant. La routine maintenant : isolement, fouille, interrogatoire. On veut savoir qui étaient tes petits camarades de jeu. Leurs pseudos, leurs vrais noms si tu les as, les serveurs Discord que tu fréquentais. On veut démanteler ces réseaux d’entraînement illicite avant que l’un de vous ne passe à l’acte.

— Et Mike ? demanda soudain Ezra. Mon coéquipier. Qu’est-ce que vous allez lui faire ?

Moreno et Kovac échangèrent un sourire.

— Ton pote ? On a son adresse. Dans deux heures, il sera dans un fourgon à côté du tien, à répondre aux mêmes questions. Et s’il a de la chance, il finira au centre avec toi. Par contre, si on découvre qu’il vous poussait à passer à la vitesse supérieure…

— Ce n’est pas un terroriste, coupa Ezra avec une violence qui le surprit lui-même.

— On verra bien ce que dit l’interrogatoire, répondit Kovac en déverrouillant la porte du fourgon.

La porte s’ouvrit dans un grincement strident. Une lumière blanche et crue inonda l’intérieur. Ezra cligna des yeux, aveuglé, tandis que deux autres agents en tenue noire l’attrapaient par les épaules et le sortaient sans ménagement.

Ses pieds à peine posés au sol, il leva la tête malgré les attaches. Une bâtisse grise et massive se dressait devant lui, hérissée de barbelés et de caméras de surveillance. Au-dessus du portail, une inscription en lettres d’acier :

CENTRE DE REDRESSEMENT NUMÉRIQUE

« Briser la violence virtuelle pour protéger la paix réelle »

— Bienvenue au CDRN, petit soldat, murmura Kovac à son oreille. Ici, on désarme les cerveaux avant qu’ils ne s’arment pour de vrai.

Les mains des agents le poussèrent vers l’entrée, tandis qu’au loin, derrière les murs, on entendait des cris étouffés et un bruit régulier, entêtant : celui d’un ballon de basket rebondissant sur du bitume – un bruit de liberté qui n’appartenait plus à personne.

Illustration : Camilkuo

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