Chapitre 1
Le téléphone portable d’Antoine vibra avec une insistance sinistre, arrachant le silence de l’aube. Il n’eut pas besoin de regarder l’écran. Il connaissait ce signal. L’alerte écarlate du Réseau Météorologique Européen. Un mur de chaleur remontait du Sahara, poussé par un anticyclone d’une ampleur inédite. Dans moins de trois heures, le thermomètre franchirait les cinquante degrés. Pour la troisième fois en un mois.
Il posa sa main sur l’épaule de Lucas, son fils, qui dormait encore dans la pénombre de la cuisine. La moiteur était déjà collante, une prémisse humide de l’enfer à venir.
— Lève-toi, mon cœur. On y va.
Lucas ouvrit des yeux clairs, trop habitués à cette routine. Il ne posa pas de questions. Il enfila son short usé et ses baskets trouées sans un mot, comme un petit soldat rompu aux exercices d’évacuation. Au pieds de l’escalier, Antoine attrapa le sac de survie qu’il préparait religieusement chaque soir : les deux jerricans d’eau potable, les barres de céréales protéinées, la petite radio à manivelle, et la photographie de Claire, la mère, encadrée dans un plastique thermorésistant.
Tout l’attirail posé au pieds d’un escalier qui ne servait plus en été, l’accès à l’étage en étant barricadé pour limiter l’apport de chaleur venant du dessus.
Dehors, le jardin n’était plus qu’un cratère de terre calcinée. Le buisson d’oléandres, mort depuis deux ans, dissimulait une trappe de métal rouillé. Antoine souleva le panneau avec un grincement qui lui déchira les tympans. Une odeur de terre humide et de moisi remonta du trou, une fragrance presque paradisiaque comparée à l’air vicié qui commençait à vibrer au-dessus de la ville de Montpellier.
Ils descendirent l’échelle de corde, et Antoine referma la trappe derrière eux. L’obscurité fut totale, coupée seulement par la lueur bleutée d’une petite diode fixée au plafond de terre battue. La « pièce » faisait trois mètres sur un mètre cinquante. Un trou. Un terrier. Ils l’avaient creusé à la pelle, sur trois mois, pendant les nuits où la chaleur descendait en dessous de trente-cinq degrés. Les murs étaient consolidés par des planches de récupération volées sur un chantier, et le plafond soutenu par des étais de métal qu’Antoine avait soudés lui-même.
C’était interdit. Pire qu’interdit : c’était une hérésie fiscale. La Loi sur l’Adaptation Thermique de 2045 stipulait que toute cellule de survie frigorifique devait être homologuée par le Bureau des Abris Climatiques, équipée de capteurs de CO₂ et d’un système de ventilation certifié. Et surtout, elle devait être déclarée à la préfecture, ce qui entraînait une surtaxe foncière annuelle de douze mille euros, une taxe « confort climatique » destinée à financer les réseaux de refroidissement urbains pour les plus démunis. Une sinistre ironie : pour financer l’aide aux pauvres, on imposait l’outil qui leur permettrait de survivre. Antoine gagnait à peine seize mille euros par an comme manutentionnaire dans un entrepôt de la zone commerciale. Le trou était leur seule alternative. Leur fraude, leur crime, leur unique moyen de survie.
Lucas s’assit dans le coin, les genoux remontés contre son torse, et fixa la photo de sa mère collée au mur avec une punaise.
— Elle avait trop chaud, elle aussi ? demanda-t-il.
La voix de l’enfant était neutre, presque clinique. Antoine sentit son estomac se nouer. Il avait promis de ne plus s’effondrer devant lui. Il avait déjà échoué. Il frotta ses yeux du revers de la main, faisant glisser la sueur et les larmes dans un même mélange salé.
— Oui, mon chou. Il faisait très chaud sur son lieu de travail.
Il n’avait jamais eu le courage de lui dire la vérité tout entière. Claire travaillait au tri postal. L’été de la grande canicule de 2047, le système de refroidissement de l’entrepôt avait rendu l’âme à 10 heures du matin. La direction avait refusé d’évacuer, prétextant des pénalités de retard et un contrat avec Amajon Europe qui ne pouvait souffrir d’une interruption. À 14 heures, il faisait 52 degrés sous le hangar. Le cœur de Claire, fragilisé par une malformation congénitale qu’ils ignoraient, avait lâché. Elle était tombée devant un tapis roulant chargé de colis, et personne ne s’en était rendu compte à temps, trop occupé à s’affairer à sa propre survie.
L’enquête avait été classée sans suite. Accident de travail. Les assurances avaient versé un pécule de cinq mille euros, à peine de quoi acheter le générateur qui alimentait leur petite ventilateur intégré.
Au-dessus d’eux, le monde commença à grésiller. Antoine colla son oreille contre la trappe. Il entendait le crépitement sinistre de la peinture du volet qui éclatait sous l’effet de la chaleur, le bruit de l’air qui se raréfiait en se dilatant. Le thermomètre extérieur, qu’il avait laissé accroché au rosier mort, devait déjà dépasser les 45 degrés. Dans leur trou, grâce à l’inertie de la terre, il faisait 28 degrés. Une fraîcheur relative. Un luxe interdit dans leur cas.
La radio à manivelle grésilla. Une voix de synthèse, mécanique et aseptisée, déclina les consignes gouvernementales : « Restez chez vous. Fermez les volets. Humidifiez vos vêtements. En cas de malaise, composez le 15. N’évacuez les zones rouges que sur ordre des autorités. »
Antoine ricana. Les autorités. Les mêmes qui survolaient les jardins avec des drones thermiques, traquant les constructions illégales comme la sienne. L’année dernière, le voisin, M. Lefèvre, un retraité aigri et collaborateur zélé, avait signalé un mouvement de terre suspect dans le jardin. Les gendarmes étaient venus avec leur détecteur à infrarouge. Antoine avait eu juste le temps de reboucher le trou, d’enterrer la trappe sous trente centimètres de terre et de planter dessus un pied de tomates artificielles, offertes par une association. La fouille n’avait rien donné. Mais l’avertissement était resté : prochaine fois, amende de quinze mille euros et saisie du bien.
Depuis, Antoine creusait la nuit, plus profond, déviant le boyau d’accès pour le placer sous le vieux tas de parpaings. Une cache dans la cache.
Les heures s’écoulèrent, lourdes et visqueuses. Lucas comptait les gouttes d’eau qui perlaient au plafond et tombaient dans un seau en plastique. Ploc. Ploc. Chaque goutte était un battement de temps qui les séparait de la survie.
— Papa, s’il y avait une vraie pièce, avec des murs blancs et la clim, on pourrait vivre dedans tout le temps ? demanda soudain Lucas.
Antoine le regarda. Son fils avait les cheveux plaqués par la transpiration. Une auréole de sel commençait à se former sur son col.
— Non, mon cœur. Il faudrait sortir pour travailler. Pour payer la taxe. Pour… vivre.
— Alors, vivre, c’est mourir à petit feu ?
La phrase frappa Antoine comme un coup de pelle en plein sternum. Il serra les poings. Dans une autre vie, il aurait su répondre. Il aurait parlé d’espoir, de progrès, d’un avenir meilleur. Mais en 2050, le progrès était un mot qu’on utilisait pour vendre des climatiseurs à des millionnaires. Le futur, c’était ce trou de trois mètres carrés, avec son odeur de sueur et de terre cuite.
Il allait répondre quand un bourdonnement sourd emplit l’espace. Ce n’était pas la chaleur. C’était un moteur. Un drone. Il le reconnut au timbre particulier de ses hélices : un DG-47, le modèle utilisé par la Brigade Thermique pour les relevés fiscaux.
— Tais-toi, souffla Antoine en plaquant sa main sur la bouche de son fils. Ne bouge plus.
Le bourdonnement se rapprocha. Il survola le jardin, faisant vibrer la trappe de métal. Antoine retint son souffle, éteignit le ventilateur. Son cœur battait si fort qu’il avait peur que les capteurs acoustiques du drone ne le détectent. Il imaginait le faisceau laser infrarouge balayer le sol, traçant le contour de l’anomalie thermique. Leur corps dégageait une chaleur de 37 degrés. La terre autour d’eux était à 28. Une différence minime, mais suffisante pour un algorithme affûté.
Une seconde. Deux secondes. Une éternité.
Le bourdonnement s’éloigna, se fondant dans le crépitement ambiant de la fournaise. Antoine relâcha sa main. Lucas avait les yeux grands ouverts, remplis d’une terreur brute.
— Il est parti ? murmura l’enfant.
— Oui. Pour l’instant.
Antoine prit la gourde et fit boire son fils à petites gorgées. L’eau était tiède, mais elle avait un goût de victoire. Ils étaient passés à travers les mailles du filet. Une fois de plus.
Le soleil atteignit son zénith. La température extérieure culbuta les 51 degrés. Dans le trou, ce fut l’étuve. Le ventilateur, branché sur la batterie, ne brassait plus qu’un air lourd et poussiéreux. Ils se déshabillèrent, ne gardant que leurs sous-vêtements, trempant leurs T-shirts dans l’eau du seau pour les poser sur leur tête. Lucas se mit à délirer doucement, parlant de sa mère. Il la voyait au plafond, dans la terre grasse qui suintait. Il disait qu’elle avait froid, elle. Qu’elle était bien, là-bas, dans le noir.
Antoine le serra contre lui. Il sentait les côtes de son fils, sa maigreur. Il se souvint du jour où ils avaient fini de creuser. Lucas avait sept ans, il transportait les seaux de terre. Ils avaient trouvé une racine de platane, énorme, charnue, qui barrait le passage. Ils avaient dû la couper. Elle avait saigné une sève blanche. Lucas avait dit : « On tue l’arbre pour se cacher ? » Antoine n’avait pas su répondre.
Maintenant, il regarda la bouteille d’oxygène de secours qu’il avait chipée à l’usine. Le manomètre indiquait une pression critique. Ils avaient tenu huit heures. Il en fallait encore douze avant que le pic de chaleur ne redescende sous les 45 degrés, le seuil à partir duquel ils pouvaient risquer une sortie nocturne.
Il alluma la petite diode pour lire l’heure. Dans la pénombre, son regard tomba sur la carte du département qu’il avait épinglée au mur. Des zones jaunes, des zones rouges. Des zones de mort. Leur jardin était en zone orange. Mais leur trou, lui, était en zone noire. Hors-la-loi.
À 17 heures, un bruit sourd, plus grave qu’un drone, secoua la terre. Une vibration profonde qui fit danser les étais métalliques et pleuvoir une fine pluie de poussière sur leurs visages.
— Qu’est-ce que c’est ? gémit Lucas, réveillé en sursaut.
Antoine colla son oreille contre la paroi. Le bruit venait de loin. De sous la terre. Un grondement continu, rythmé.
Le sol frémit à nouveau. Une fissure apparut dans l’angle sud-ouest du trou, là où les planches de récupération étaient les plus fines. Une fine pellicule d’air brûlant commença à s’infiltrer, sifflant comme un serpent en colère.
Antoine comprit. Le réseau de chaleur urbain souterrain, les immenses conduits d’air chaud qui ventilaient les centres commerciaux du centre-ville, était sur le point de céder à la pression thermique. Ou pire. Les nappes phréatiques proches de la surface, surexploitées, s’étaient vidées. Le vide créé par l’eau pompée pouvait provoquer des affaissements. Des cavités souterraines gigantesques, instables.
Leur trou n’était pas juste illégal. Il était en train de devenir une tombe.
Antoine prit le marteau, les clous et les planches qu’il stockait en réserve.
— Lucas, écoute-moi, je vais consolider le mur. Tu restes assis là, tu ne bouges pas, tu ne parles pas. On va s’en sortir.
Il planta un clou dans le bois. La tête du clou s’enfonça avec un bruit mat et mou, comme si le bois pourrissait de l’intérieur. La fissure s’élargit d’un millimètre.
L’air chaud s’infiltra plus vite. La température dans le trou grimpa soudainement de deux degrés.
Lucas regarda la photo de sa mère. Elle souriait, sur son lit d’hôpital, trois ans avant de mourir, alors qu’Antoine lui promettait qu’ils auraient bientôt les moyens d’acheter un module d’habitation réfrigéré.
— Papa, demanda Lucas, la voix blanche. Est-ce que maman, avant de partir, elle a eu peur ?
Antoine arrêta de marteler. Il laissa le marteau pendre au bout de son bras. Il regarda son fils, sa sueur, ses yeux où dansait la lueur bleue de la diode.
— Non, mon chéri. Elle n’a pas eu peur. Elle a pensé à toi. Elle s’est dit : « Lucas est au frais. Lucas est en sécurité avec Antoine. » C’est pour ça qu’elle est partie tranquille.
Il mentait. Il savait que Claire était morte en suffoquant, en appelant leurs noms, en suppliant. Mais le mensonge était une denrée aussi précieuse que l’eau, dans ce trou.
La fissure s’élargit encore. Un petit caillou roula du plafond et vint heurter la gourde vide avec un tintement cristallin.
Antoine regarda le plafond. Une nouvelle racine, plus fine, pendait, morte et sèche.
Il reprit son marteau. Il n’allait pas laisser Lucas finir comme une racine arrachée. Il se battrait. Contre la chaleur. Contre la loi. Contre la terre elle-même.
Il frappa la planche de toutes ses forces, enfonçant le clou dans le bois pourri, tandis que le monde, au-dessus d’eux, continuait de brûler.
Dehors, le thermomètre sur le rosier mort venait d’atteindre 53 degrés. À l’intérieur, un père et son fils retenaient leur souffle, à l’écoute du silence, guettant le prochain grondement de la terre qui s’apprêtait à les engloutir.
Chapitre 2
Le silence, dans le bunker des Delacroix, était un silence d’argent. Pas le silence oppressant d’un trou de terre, mais celui, ouaté et feutré, d’une architecture pensée pour l’isolation phonique et thermique. Les murs tapissés d’écrans, diffusaient en continue et à la demande, de somptueux paysages de mers, de montagnes et de vallées verdoyantes.
L’air, filtré et ionisé, avait un goût de menthe et de cuivre, une fraîcheur stérile que la clim centrale distillait avec une régularité de métronome.
Dans le grand salon, qui surplombait la piscine intérieure par une verrière transparente, Élisabeth Delacroix tournait une page de son roman numérique. Elle portait un peignoir en soie de la couleur des orchidées, et ses cheveux blonds, impeccablement coiffés, ne trahissaient aucune sueur. Il faisait vingt-trois degrés. Comme toujours. Comme partout dans les deux cents mètres carrés de leur suite familiale, enterrée à six mètres sous la villa de Palavas-les-flots.
— Les filles sortent du hamam, annonça son mari, Stanislas, en entrant dans la pièce. Il tenait une coupe de champagne qu’il n’avait pas touchée. Son regard, derrière ses lunettes de vue design, était fixé sur une tablette qui diffusait en boucle les images de la surface. Des images de cendres, de routes qui se gondolaient comme du papier sulfurisé, de gens hâves et noirs de suie qui s’agglutinaient devant les centres de ravitaillement improvisés.
— C’est bien, ils profitent, répondit-elle sans lever les yeux. Il faut qu’ils gardent le moral. Tu as vu le programme de la piscine, ce soir ? Les enfants demandent une projection de Frozen. Encore.
Stanislas éclata d’un rire court et sec.
— Frozen ? Avec 53 degrés à l’extérieur, c’est presque un documentaire historique. Il s’assit dans le fauteuil en cuir blanc, son champagne à la main. Le cuir était frais. Il avait un système de refroidissement intégré, comme tous les meubles de la pièce.
Élisabeth posa enfin son livre et suivit son regard vers l’écran principal. Le journaliste, en plateau climatisé, parlait d’une « situation tendue » à Montpellier, de « tensions sur les réseaux de distribution ». Elle vit des images de foules, de gens qui se bousculaient devant des camions-citernes. Elle détourna les yeux.
— Ce n’est pas notre problème, murmura-t-elle. Nous avons nos réserves pour six mois, les panneaux solaires en surface sont protégés par une bulle de verre trempé, et le générateur au thorium peut tenir vingt ans. Nous sommes chez nous.
Stanislas hocha la tête. Il était le directeur financier d’un fonds d’investissement spécialisé dans les technologies d’adaptation climatique. Un homme qui avait vu venir la crise avant tout le monde. Le bunker, il l’avait fait construire en 2038, sur les plans d’un architecte israélien spécialisé dans les abris anti-missiles. Il l’avait agrandi, modifié, transformé en une résidence secondaire souterraine. Un « refuge de loisir », comme on disait dans son cercle d’amis. Un investissement de cinq millions d’euros, amorti sur dix ans.
— Tu as raison, ma chère. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser aux moins chanceux, parfois. C’est mon côté philanthrope.
— Ton côté philanthrope, c’est le don de dix mille euros à la Croix-Rouge chaque année, ce qui te permet de déduire tes impôts, répondit-elle avec un sourire en coin. Cesse de te faire des illusions.
Un bruit d’éclaboussures et de rires monta de la piscine. Les trois enfants Delacroix, deux filles et un garçon, âgés de huit à douze ans, barbotaient dans l’eau turquoise. La température de l’eau était réglée à 28 degrés, et des jets de bulles remontaient du fond, créant un effet de jacuzzi permanent. Ils étaient bronzés, non pas par le soleil, mais par les lampes UV à puissance contrôlée qui imitaient les bienfaits d’une plage grecque. Au bord de la piscine, un robot nettoyeur glissait silencieusement, aspirant les cheveux tombés.
— Maman ! cria la fille, Léa. On peut avoir des glaces ? Celles à la pistache ?
Élisabeth se leva, posa son peignoir sur le dossier de la chaise, et s’approcha de la verrière. Elle regarda ses enfants comme on regarde un tableau qu’on a commandé, qu’on a payé, et qu’on contemple avec une fierté distante.
— Je vais demander à Paul de vous en apporter, répondit-elle. Mais après votre séance de sport, le professeur arrive dans une heure.
— Encore le sport ? grogna l’aîné, Maxime. Il faisait la planche, les bras écartés, les yeux fermés. C’est chiant.
— Le sport, mon chéri, c’est la santé, déclama son père depuis le salon, d’une voix théâtrale. Et avec la chaleur qu’il fait dehors, tu ne pourras plus jamais courir dans un parc. Alors profites-en.
Maxime roula des yeux, mais il savait qu’il n’y avait rien à faire. Son père avait toujours raison, et il était trop jeune pour comprendre que la raison de son père était un luxe, un privilège que la plupart des enfants de son âge n’avaient pas. Les enfants de Montpellier, ceux qui creusaient des trous, ceux qui vivaient à l’étage, ceux qui n’avaient pas de clim, ils ne faisaient pas de sport. Ils essayaient juste de respirer.
L’après-midi s’écoula, flottante et dorée, dans cette lumière artificielle qui ne variait jamais. Les enfants passèrent de la piscine au sauna, puis à la salle de jeux où un casque de réalité virtuelle leur permettait de skier à Courchevel comme si la neige existait encore. Élisabeth et Stanislas, eux, s’installèrent pour l’apéritif dans le petit salon attenant à la cuisine. Paul, le majordome, un homme de soixante ans dont la famille servait les Delacroix depuis trois générations, leur servit des amuse-bouches à base de légumes hydroponiques cultivés dans le potager souterrain.
— Paul, dit Stanislas en prenant un toast au saumon fumé, vous avez vu les nouvelles ? La situation en région Occitanie est inquiétante.
— Je l’ai vue, monsieur. Les autorités appellent au calme.
— Le calme, ricana Élisabeth. Le calme est une denrée rare, mon cher Paul. Surtout quand les gens n’ont même plus d’eau pour se laver.
Elle s’interrompit, une pensée soudaine traversant son esprit.
— À propos, Stan, tu as entendu parler des tentatives d’intrusion ?
Stanislas haussa les sourcils.
— Dans les bunkers ? Oui. Il y a eu deux cas dans le Var la semaine dernière. Des familles entières, de la classe moyenne, qui ont pris d’assaut des propriétés privées. Des gens qui avaient perdu leur maison à cause des feux de forêt, ou qui n’avaient plus les moyens de payer leur taxe de confort climatique.
— Et qu’est-ce qu’ils veulent, ces gens ? demanda Élisabeth, le ton faussement naïf. Un toit ? Un peu de fraîcheur ? Un repas ?
— Ils veulent survivre, Madame, répondit Paul, sans quitter sa position de service. C’est ce que tout le monde veut, au fond.
Il y eut un silence gêné. Stanislas regarda sa femme, qui détourna le regard. La réalité crue, exprimée par un serviteur, avait un goût amer.
— Bien, reprit Stanislas en se raclant la gorge. Eh bien, c’est pourquoi nous avons le système de sécurité. Les détecteurs de mouvement à infrarouge, les caméras, les portes blindées. Les intrus ne pourront pas entrer. Le bunker est une forteresse. Et nous avons un contrat avec une société de sécurité privée qui peut intervenir en moins de dix minutes, même en cas de canicule.
— Dix minutes, répéta Élisabeth, songeuse. Dix minutes. C’est le temps qu’un type désespéré met pour enfoncer une porte en bois, pas une porte en acier trempé avec un verrou à authentification biométrique.
— Tu as raison, ma chère. Nous sommes en sécurité.
La conversation dériva vers des sujets plus légers. Les vacances d’hiver, si les températures le permettaient. Un voyage en Antarctique, peut-être, où il faisait encore frais. Un projet de nouvelle extension du bunker, pour y ajouter une salle de cinéma avec un écran IMAX. Les enfants, ayant fini leur séance de VR, vinrent les rejoindre pour le dîner. Maxime parlait avec excitation d’un jeu de simulation de survie post-apocalyptique auquel il jouait.
— C’est super réaliste ! disait-il. On doit gérer des ressources, de l’eau, de la nourriture. Et il y a des zombies !
— Comme dans la vraie vie, alors, plaisanta Léa, en riant.
Les parents échangèrent un regard amusé. Les zombies étaient une fiction. Les vrais dangers étaient plus prosaïques, plus terribles, mais ils les tenaient à distance. À six mètres sous terre.
Le dîner fut servi dans la salle à manger, une pièce ronde éclairée par des lustres en cristal qui brillaient de la lumière des LED basse consommation. Au menu, un ceviche de bar de Méditerranée — pêché en eau profonde, là où la température restait tolérable — et un sorbet à la mangue. Les enfants parlèrent de leurs amis, de l’école à distance, des cours de piano et de robotique. L’école était une routine, un rituel maintenu pour donner l’illusion d’une vie normale, alors que tout, autour d’eux, s’effondrait.
Vers vingt-deux heures, Stanislas se leva de table. Il avait reçu une notification sur son téléphone. Un message de son chef de la sécurité.
— Je reviens. Un petit souci technique, dit-il en s’éclipsant.
Il descendit un étage, jusqu’à la salle de contrôle. Les écrans muraux affichaient les images des caméras extérieures. La surface était plongée dans une nuit noire, trouée seulement par la lueur lunaire qui éclairait la mer calcinée de la Méditerranée. Les arbres de la villa, tous morts depuis deux ans, ressemblaient à des squelettes d’acier.
Et puis, il vit.
Sur la caméra périphérique, à l’est de la propriété, un mouvement. Une forme humaine. Deux. Trois. Peut-être cinq. Des silhouettes hagardes, vêtues de haillons, qui rampaient le long du mur d’enceinte. Leurs visages étaient invisibles, mais leurs gestes parlaient d’eux-mêmes. Ils cherchaient une faille. Une brèche. Une porte.
Stanislas sentit son cœur s’accélérer. Il appuya sur un bouton qui activait le système d’alarme interne. Un signal silencieux fut envoyé à la société de sécurité. Il ne voulait pas alarmer sa femme, ses enfants. Pas tout de suite.
Il fixa l’écran. Les ombres s’agglutinaient maintenant au pied d’un portail. L’une d’elles, plus grande, plus déterminée, commençait à escalader les barreaux. Elle avait un outil, quelque chose qui ressemblait à une pince coupante. Elle tentait de forcer le verrou.
— Ce n’est que le début, murmura Stanislas. Ce n’est que le début.
Il resta là, debout, les bras croisés, à regarder les ombres danser dans la nuit chaude. Il savait que le système de dissuasion allait s’activer : un jet de gaz lacrymogène, un flash aveuglant, une sonnerie assourdissante. Mais il savait aussi que ces gens ne reculeraient pas. Ils n’avaient nulle part où aller.
Il retourna dans la salle à manger. Le visage impassible.
— C’était quoi, Papa ? demanda Maxime.
— Rien, mon chéri. Rien d’important. Juste un ajustement de sécurité. Un petit bug, tu sais.
Il s’assit, reprit son verre de vin. Les enfants parlaient déjà d’une nouvelle série qu’ils voulaient regarder. Élisabeth, elle, le regardait avec une intensité nouvelle.
— Ça va, Stan ? Tu es pâle.
— Parfaitement bien, ma chère. Le vin est un peu fort.
Elle n’insista pas. Elle connaissait son mari. Il avait toujours la situation en main.
À l’extérieur, dans la chaleur moite de cette nuit de juillet, les ombres continuaient de gratter, de frapper, de supplier un monde qui ne voulait pas les entendre. Leurs cris, étouffés par l’épaisseur du bunker, étaient devenus un bruit de fond pour les Delacroix, une musique lointaine que les murs blancs de leur prison dorée absorbaient avec élégance.
Le film commença. Frozen. La petite Léa chantait « Let It Go » en s’accompagnant du piano numérique. La piscine brillait, sous la verrière, comme une oasis intemporelle.
Dans le trou, à Montpellier, un père et son fils luttaient contre l’effondrement d’une paroi. Mais ici, à Palavas-les-flots, la vie continuait, lisse et aseptisée, comme un rêve éveillé dont personne ne voulait sortir.
Stanislas but une gorgée de son champagne. Il ne pensait plus aux intrus. Il pensait au système de sécurité qu’il allait falloir renforcer. Peut-être une deuxième porte blindée. Peut-être un système de brouillage acoustique pour dissimuler les bruits de l’extérieur. Peut-être une panic room à l’intérieur du bunker. Une sécurité dans la sécurité. Le monde pouvait brûler, ils étaient en vie.
Et c’était tout ce qui comptait.
Illustration : Tithi Luadthong

Laisser un commentaire