Les racines du ciel

Chapitre 1

Le téléphone portable d’Antoine vibra avec une insistance sinistre, arrachant le silence de l’aube. Il n’eut pas besoin de regarder l’écran. Il connaissait ce signal. L’alerte écarlate du Réseau Météorologique Européen. Un mur de chaleur remontait du Sahara, poussé par un anticyclone d’une ampleur inédite. Dans moins de trois heures, le thermomètre franchirait les cinquante degrés. Pour la troisième fois en un mois.

Il posa sa main sur l’épaule de Lucas, son fils, qui dormait encore dans la pénombre de la cuisine. La moiteur était déjà collante, une prémisse humide de l’enfer à venir.

— Lève-toi, mon cœur. On y va.

Lucas ouvrit des yeux clairs, trop habitués à cette routine. Il ne posa pas de questions. Il enfila son short usé et ses baskets trouées sans un mot, comme un petit soldat rompu aux exercices d’évacuation. Au pieds de l’escalier, Antoine attrapa le sac de survie qu’il préparait religieusement chaque soir : les deux jerricans d’eau potable, les barres de céréales protéinées, la petite radio à manivelle, et la photographie de Claire, la mère, encadrée dans un plastique thermorésistant.
Tout l’attirail posé au pieds d’un escalier qui ne servait plus en été, l’accès à l’étage en étant barricadé pour limiter l’apport de chaleur venant du dessus.

Dehors, le jardin n’était plus qu’un cratère de terre calcinée. Le buisson d’oléandres, mort depuis deux ans, dissimulait une trappe de métal rouillé. Antoine souleva le panneau avec un grincement qui lui déchira les tympans. Une odeur de terre humide et de moisi remonta du trou, une fragrance presque paradisiaque comparée à l’air vicié qui commençait à vibrer au-dessus de la ville de Montpellier.

Ils descendirent l’échelle de corde, et Antoine referma la trappe derrière eux. L’obscurité fut totale, coupée seulement par la lueur bleutée d’une petite diode fixée au plafond de terre battue. La « pièce » faisait trois mètres sur un mètre cinquante. Un trou. Un terrier. Ils l’avaient creusé à la pelle, sur trois mois, pendant les nuits où la chaleur descendait en dessous de trente-cinq degrés. Les murs étaient consolidés par des planches de récupération volées sur un chantier, et le plafond soutenu par des étais de métal qu’Antoine avait soudés lui-même.

C’était interdit. Pire qu’interdit : c’était une hérésie fiscale. La Loi sur l’Adaptation Thermique de 2045 stipulait que toute cellule de survie frigorifique devait être homologuée par le Bureau des Abris Climatiques, équipée de capteurs de CO₂ et d’un système de ventilation certifié. Et surtout, elle devait être déclarée à la préfecture, ce qui entraînait une surtaxe foncière annuelle de douze mille euros, une taxe « confort climatique » destinée à financer les réseaux de refroidissement urbains pour les plus démunis. Une sinistre ironie : pour financer l’aide aux pauvres, on imposait l’outil qui leur permettrait de survivre. Antoine gagnait à peine seize mille euros par an comme manutentionnaire dans un entrepôt de la zone commerciale. Le trou était leur seule alternative. Leur fraude, leur crime, leur unique moyen de survie.

Lucas s’assit dans le coin, les genoux remontés contre son torse, et fixa la photo de sa mère collée au mur avec une punaise.

— Elle avait trop chaud, elle aussi ? demanda-t-il.

La voix de l’enfant était neutre, presque clinique. Antoine sentit son estomac se nouer. Il avait promis de ne plus s’effondrer devant lui. Il avait déjà échoué. Il frotta ses yeux du revers de la main, faisant glisser la sueur et les larmes dans un même mélange salé.

— Oui, mon chou. Il faisait très chaud sur son lieu de travail.

Il n’avait jamais eu le courage de lui dire la vérité tout entière. Claire travaillait au tri postal. L’été de la grande canicule de 2047, le système de refroidissement de l’entrepôt avait rendu l’âme à 10 heures du matin. La direction avait refusé d’évacuer, prétextant des pénalités de retard et un contrat avec Amajon Europe qui ne pouvait souffrir d’une interruption. À 14 heures, il faisait 52 degrés sous le hangar. Le cœur de Claire, fragilisé par une malformation congénitale qu’ils ignoraient, avait lâché. Elle était tombée devant un tapis roulant chargé de colis, et personne ne s’en était rendu compte à temps, trop occupé à s’affairer à sa propre survie.

L’enquête avait été classée sans suite. Accident de travail. Les assurances avaient versé un pécule de cinq mille euros, à peine de quoi acheter le générateur qui alimentait leur petite ventilateur intégré.

Au-dessus d’eux, le monde commença à grésiller. Antoine colla son oreille contre la trappe. Il entendait le crépitement sinistre de la peinture du volet qui éclatait sous l’effet de la chaleur, le bruit de l’air qui se raréfiait en se dilatant. Le thermomètre extérieur, qu’il avait laissé accroché au rosier mort, devait déjà dépasser les 45 degrés. Dans leur trou, grâce à l’inertie de la terre, il faisait 28 degrés. Une fraîcheur relative. Un luxe interdit dans leur cas.

La radio à manivelle grésilla. Une voix de synthèse, mécanique et aseptisée, déclina les consignes gouvernementales : « Restez chez vous. Fermez les volets. Humidifiez vos vêtements. En cas de malaise, composez le 15. N’évacuez les zones rouges que sur ordre des autorités. »

Antoine ricana. Les autorités. Les mêmes qui survolaient les jardins avec des drones thermiques, traquant les constructions illégales comme la sienne. L’année dernière, le voisin, M. Lefèvre, un retraité aigri et collaborateur zélé, avait signalé un mouvement de terre suspect dans le jardin. Les gendarmes étaient venus avec leur détecteur à infrarouge. Antoine avait eu juste le temps de reboucher le trou, d’enterrer la trappe sous trente centimètres de terre et de planter dessus un pied de tomates artificielles, offertes par une association. La fouille n’avait rien donné. Mais l’avertissement était resté : prochaine fois, amende de quinze mille euros et saisie du bien.

Depuis, Antoine creusait la nuit, plus profond, déviant le boyau d’accès pour le placer sous le vieux tas de parpaings. Une cache dans la cache.

Les heures s’écoulèrent, lourdes et visqueuses. Lucas comptait les gouttes d’eau qui perlaient au plafond et tombaient dans un seau en plastique. Ploc. Ploc. Chaque goutte était un battement de temps qui les séparait de la survie.

— Papa, s’il y avait une vraie pièce, avec des murs blancs et la clim, on pourrait vivre dedans tout le temps ? demanda soudain Lucas.

Antoine le regarda. Son fils avait les cheveux plaqués par la transpiration. Une auréole de sel commençait à se former sur son col.

— Non, mon cœur. Il faudrait sortir pour travailler. Pour payer la taxe. Pour… vivre.

— Alors, vivre, c’est mourir à petit feu ?

La phrase frappa Antoine comme un coup de pelle en plein sternum. Il serra les poings. Dans une autre vie, il aurait su répondre. Il aurait parlé d’espoir, de progrès, d’un avenir meilleur. Mais en 2050, le progrès était un mot qu’on utilisait pour vendre des climatiseurs à des millionnaires. Le futur, c’était ce trou de trois mètres carrés, avec son odeur de sueur et de terre cuite.

Il allait répondre quand un bourdonnement sourd emplit l’espace. Ce n’était pas la chaleur. C’était un moteur. Un drone. Il le reconnut au timbre particulier de ses hélices : un DG-47, le modèle utilisé par la Brigade Thermique pour les relevés fiscaux.

— Tais-toi, souffla Antoine en plaquant sa main sur la bouche de son fils. Ne bouge plus.

Le bourdonnement se rapprocha. Il survola le jardin, faisant vibrer la trappe de métal. Antoine retint son souffle, éteignit le ventilateur. Son cœur battait si fort qu’il avait peur que les capteurs acoustiques du drone ne le détectent. Il imaginait le faisceau laser infrarouge balayer le sol, traçant le contour de l’anomalie thermique. Leur corps dégageait une chaleur de 37 degrés. La terre autour d’eux était à 28. Une différence minime, mais suffisante pour un algorithme affûté.

Une seconde. Deux secondes. Une éternité.

Le bourdonnement s’éloigna, se fondant dans le crépitement ambiant de la fournaise. Antoine relâcha sa main. Lucas avait les yeux grands ouverts, remplis d’une terreur brute.

— Il est parti ? murmura l’enfant.

— Oui. Pour l’instant.

Antoine prit la gourde et fit boire son fils à petites gorgées. L’eau était tiède, mais elle avait un goût de victoire. Ils étaient passés à travers les mailles du filet. Une fois de plus.

Le soleil atteignit son zénith. La température extérieure culbuta les 51 degrés. Dans le trou, ce fut l’étuve. Le ventilateur, branché sur la batterie, ne brassait plus qu’un air lourd et poussiéreux. Ils se déshabillèrent, ne gardant que leurs sous-vêtements, trempant leurs T-shirts dans l’eau du seau pour les poser sur leur tête. Lucas se mit à délirer doucement, parlant de sa mère. Il la voyait au plafond, dans la terre grasse qui suintait. Il disait qu’elle avait froid, elle. Qu’elle était bien, là-bas, dans le noir.

Antoine le serra contre lui. Il sentait les côtes de son fils, sa maigreur. Il se souvint du jour où ils avaient fini de creuser. Lucas avait sept ans, il transportait les seaux de terre. Ils avaient trouvé une racine de platane, énorme, charnue, qui barrait le passage. Ils avaient dû la couper. Elle avait saigné une sève blanche. Lucas avait dit : « On tue l’arbre pour se cacher ? » Antoine n’avait pas su répondre.

Maintenant, il regarda la bouteille d’oxygène de secours qu’il avait chipée à l’usine. Le manomètre indiquait une pression critique. Ils avaient tenu huit heures. Il en fallait encore douze avant que le pic de chaleur ne redescende sous les 45 degrés, le seuil à partir duquel ils pouvaient risquer une sortie nocturne.

Il alluma la petite diode pour lire l’heure. Dans la pénombre, son regard tomba sur la carte du département qu’il avait épinglée au mur. Des zones jaunes, des zones rouges. Des zones de mort. Leur jardin était en zone orange. Mais leur trou, lui, était en zone noire. Hors-la-loi.

À 17 heures, un bruit sourd, plus grave qu’un drone, secoua la terre. Une vibration profonde qui fit danser les étais métalliques et pleuvoir une fine pluie de poussière sur leurs visages.

— Qu’est-ce que c’est ? gémit Lucas, réveillé en sursaut.

Antoine colla son oreille contre la paroi. Le bruit venait de loin. De sous la terre. Un grondement continu, rythmé.

Le sol frémit à nouveau. Une fissure apparut dans l’angle sud-ouest du trou, là où les planches de récupération étaient les plus fines. Une fine pellicule d’air brûlant commença à s’infiltrer, sifflant comme un serpent en colère.

Antoine comprit. Le réseau de chaleur urbain souterrain, les immenses conduits d’air chaud qui ventilaient les centres commerciaux du centre-ville, était sur le point de céder à la pression thermique. Ou pire. Les nappes phréatiques proches de la surface, surexploitées, s’étaient vidées. Le vide créé par l’eau pompée pouvait provoquer des affaissements. Des cavités souterraines gigantesques, instables.

Leur trou n’était pas juste illégal. Il était en train de devenir une tombe.

Antoine prit le marteau, les clous et les planches qu’il stockait en réserve.

— Lucas, écoute-moi, je vais consolider le mur. Tu restes assis là, tu ne bouges pas, tu ne parles pas. On va s’en sortir.

Il planta un clou dans le bois. La tête du clou s’enfonça avec un bruit mat et mou, comme si le bois pourrissait de l’intérieur. La fissure s’élargit d’un millimètre.

L’air chaud s’infiltra plus vite. La température dans le trou grimpa soudainement de deux degrés.

Lucas regarda la photo de sa mère. Elle souriait, sur son lit d’hôpital, trois ans avant de mourir, alors qu’Antoine lui promettait qu’ils auraient bientôt les moyens d’acheter un module d’habitation réfrigéré.

— Papa, demanda Lucas, la voix blanche. Est-ce que maman, avant de partir, elle a eu peur ?

Antoine arrêta de marteler. Il laissa le marteau pendre au bout de son bras. Il regarda son fils, sa sueur, ses yeux où dansait la lueur bleue de la diode.

— Non, mon chéri. Elle n’a pas eu peur. Elle a pensé à toi. Elle s’est dit : « Lucas est au frais. Lucas est en sécurité avec Antoine. » C’est pour ça qu’elle est partie tranquille.

Il mentait. Il savait que Claire était morte en suffoquant, en appelant leurs noms, en suppliant. Mais le mensonge était une denrée aussi précieuse que l’eau, dans ce trou.

La fissure s’élargit encore. Un petit caillou roula du plafond et vint heurter la gourde vide avec un tintement cristallin.

Antoine regarda le plafond. Une nouvelle racine, plus fine, pendait, morte et sèche.

Il reprit son marteau. Il n’allait pas laisser Lucas finir comme une racine arrachée. Il se battrait. Contre la chaleur. Contre la loi. Contre la terre elle-même.

Il frappa la planche de toutes ses forces, enfonçant le clou dans le bois pourri, tandis que le monde, au-dessus d’eux, continuait de brûler.

Dehors, le thermomètre sur le rosier mort venait d’atteindre 53 degrés. À l’intérieur, un père et son fils retenaient leur souffle, à l’écoute du silence, guettant le prochain grondement de la terre qui s’apprêtait à les engloutir.

Illustration : Tithi Luadthong

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