Un aller sans retour

Chapitre 1

Le ciel d’Europa était une plaie purulente, striée de traînées jaunâtres qui ne s’effaçaient jamais. La jeune fille, accoudée au parapet de granit usé, regardait cette étendue malade sans réellement la voir. Ses doigts, maculés de suie, traçaient des cercles distraits dans la poussière qui recouvrait la balustrade.

Elle s’appelait Lyra.

Derrière elle, la ville industrielle s’étendait comme un poumon à l’envers, aspirant la vie pour ne rejeter que des fumées âcres et des promesses creuses. Les cheminées des usines crachaient leur haleine depuis tant de décennies que les immeubles eux-mêmes semblaient avoir contracté une maladie, leurs façades noircies et luisantes comme des morceaux des charbon.

Mais ce matin, quelque chose d’inhabituel perturbait la sinistre harmonie du quartier des docks.

Une foule s’était massée devant les grilles du complexe spatial, leurs pancartes dressées comme des boucliers improvisés. Lyra pouvait lire certaines inscriptions malgré la distance :

« L’ESPACE N’EST PAS VOTRE POUBELLE »
« NOS ENFANTS HÉRITERONT DE NOS DÉCHETS »
« LA TERRE N’OUBLIE PAS »

Les manifestants scandaient en chœur, leurs voix se mêlant aux sirènes lointaines et au grondement sourd des moteurs à plasma qui s’activaient de l’autre côté des murs. Lyra compta machinalement les battements de ses propres doigts sur la pierre. Un. Deux. Trois. Chaque seconde l’éloignait un peu plus de l’humanité vibrante en contrebas.

Son père avait été ingénieur au complexe. Avant que les radiations ne le rattrapent, qu’il ne devienne une ombre parmi les ombres, soigné jusqu’à la dernière extrémité par des médecins qui savaient que leurs traitements ne servaient qu’à prolonger l’inévitable. Lyra avait hérité de ses carnets, de ses calculs méticuleux, de cette certitude que l’énergie nucléaire était la seule voie possible.

« Nous n’avons pas le choix, Lyra. Le pétrole est épuisé. Le solaire ne suffit pas. La fission est notre seule chance de maintenir la civilisation. »

Elle avait cru son père. Elle avait même aimé ces matins où il rentrait couvert de poussière argentée, les yeux brillants d’avoir participé à quelque avancée technologique. Mais les brillances s’étaient peu à peu éteintes, remplacées par une lueur jaunâtre dans le blanc de ses yeux, puis par l’absence totale de lumière.

En bas, un manifestant s’était hissé sur une caisse de transport, sa voix portée par un mégaphone improvisé :

« Vous appelez ça du progrès ?! Trente années à pomper nos sols, à empoisonner nos rivières, à condamner des générations entières ! Et maintenant, vous voulez envoyer vos ordures dans le ciel ?! Les étoiles ne vous appartiennent pas ! »

La foule reprit le slogan, un mur de colère et de désespoir. Lyra les observa sans émotion apparente. Elle les comprenait. Pendant des années, les gouvernements successifs avaient promis des solutions miracles : des réacteurs toujours plus sûrs, des déchets de moins en moins dangereux, des techniques de recyclage révolutionnaires. Pendant des années, les citoyens avaient accepté, avaient cru, avaient fermé les yeux sur les cancers qui proliféraient, sur les zones d’exclusion qui s’étendaient comme des taches d’huile.

Mais les déchets s’étaient accumulés. Des montagnes de barils, des lacs souterrains de matières irradiées, des déserts stériles où plus rien ne poussait. Et un jour, les scientifiques avaient conclu : il n’y a plus de place sur Terre.

Alors l’idée avait germé, d’abord en secret, dans les laboratoires les plus confidentiels : envoyer tout ça vers le vide infini. Une poubelle cosmique. L’ultime solution pour une planète à bout de souffle.

L’une des portes du complexe s’ouvrit dans un grincement métallique. Un convoi de camions blindés entama sa lente progression vers la rampe de lancement. Les manifestants redoublèrent d’ardeur, certains tentant de franchir les barrières de sécurité, repoussés par des gardes en combinaison intégrale.

Lyra ajusta ses lunettes à verres teintés. Elle aurait dû être parmi eux, à crier, à se battre pour un avenir différent. Mais elle avait vu trop de combats perdus. Son père s’était battu contre la maladie. Sa mère s’était battue contre l’oubli après la mort de son mari. Les amis de la famille s’étaient battus pour obtenir des indemnisations, des reconnaissances, des excuses. Rien n’y avait fait.

Les manifestants étaient des héros, pensa-t-elle. Des héros naïfs. La machine était trop puissante, trop bien huilée. Des décennies de dépendance énergétique ne s’arrêteraient pas devant quelques pancartes et des slogans bien sentis.

Elle entendit une nouvelle salve de slogans monter de la foule. Un homme, le visage déformé par la rage, agitait une photo de sa fille, morte à cinq ans d’une leucémie fulgurante. Les « zones de sécurité » dans lesquelles il avait vécu avaient beau être officiellement déclarées « décontaminées », les chiffres parlaient d’eux-mêmes.

Lyra détourna le regard. Elle n’avait plus de larmes.

Le silence s’abattit soudain. Les manifestants eux-mêmes retinrent leur souffle. Un bruit sourd, profond, presque viscéral, ébranla l’air. La fusée. Elle apparut au-dessus du complexe, gigantesque, blanche comme un os, portant dans ses flancs l’héritage toxique de plusieurs générations.

Les derniers camions blindés s’éloignaient déjà de la rampe de lancement, leurs cargaisons mortelles définitivement hissées dans la soute. Chaque baril contenait des milliers de tonnes de déchets, fruit de trente ans de production énergétique, de bombes obsolètes, de réacteurs démantelés. Un trésor empoisonné que l’on balançait vers les étoiles comme on jette un mégot par la fenêtre d’une voiture.

Un haut-parleur crachota une voix officielle, mécanique, dénuée d’émotion :

« Lancement dans T moins dix minutes. Veuillez évacuer le périmètre. »

Les gardes se déployèrent, forçant les manifestants à reculer. Certains s’accrochaient aux grilles, hurlaient, pleuraient. D’autres, vaincus, s’écroulaient sur le sol, les épaules secouées de sanglots silencieux.

Lyra les observa, bras croisés, impavide. Il y avait dans son regard une lassitude si profonde qu’elle semblait avoir des siècles. Elle n’était pas indifférente – elle avait simplement cessé de croire que ses émotions pouvaient changer quoi que ce soit.

« Que veux-tu que je fasse ? » murmura-t-elle dans le vent. « Que je descende ? Que je me fasse matraquer comme les autres ? Que je meure avec une pancarte à la main, pour qu’on m’oublie dans une semaine ? »

La fusée se dressait maintenant dans sa verticalité parfaite, son ombre projetée sur la ville comme un doigt accusateur. Les moteurs s’activèrent, un grondement qui montait en puissance, qui faisait vibrer le granit sous les pieds de Lyra. Les fenêtres tremblèrent, les oiseaux – ceux qui survivaient encore – s’enfuirent en grappes désordonnées.

Les manifestants, dans un dernier sursaut, entonnèrent un chant. Lyra reconnut les paroles : un vieux refrain de résistance, celui que les mineurs chantaient dans les années de plomb, quand les premières mines d’uranium avaient ouvert leurs gueules mortelles.

« Nous ne plierons pas, le sol est notre mère, nos enfants réclament une terre nourricière… »

Le compte à rebours s’égrena dans l’air : « T moins cinq… quatre… trois… »

Lyra ferma les yeux. Elle pensa à son père, à ses carnets, à la poussière d’argent qui brillait sur ses vêtements. Elle pensa à la Terre qu’elle n’avait jamais connue, celle des forêts profondes et des rivières claires, celle que les manuels d’histoire décrivaient comme un paradis perdu.

« Deux… un… »

Le bruit devint assourdissant. Lyra rouvrit les yeux.

La fusée s’éleva, lentement d’abord, comme si elle hésitait à abandonner la planète qui l’avait vue naître. Puis, dans un embrasement de flammes blanches, elle percuta l’atmosphère et disparut dans les nuages jaunis, emportant avec elle des tonnes de promesses brisées et de mensonges enterrés.

Les manifestants s’étaient tus. Certains regardaient le ciel, les bras ballants, vaincus par l’évidence : leur voix ne pesait rien face à la mécanique implacable du progrès.

Lyra resta immobile longtemps après que le grondement se fut éteint, longtemps après que les dernières traînées de fumée eurent été dissipées par un vent chaud et amer. Elle contempla le point lumineux qui rétrécissait dans la voûte céleste, emportant vers l’infini les restes de ce que l’humanité ne pouvait plus supporter.

Sur ses doigts, la suie avait laissé des traces indélébiles.

La jeune fille se détourna enfin, les épaules voûtées, et regagna l’intérieur du bâtiment. Au loin, la foule se dispersait lentement, comme une marée qui se retire, ne laissant que des restes d’affrontement sur le sol et des silences plus lourds que des cris.

Elle n’avait pas pleuré. Elle ne pleurerait plus.

Parce qu’au fond, elle savait que c’était la fin.

La fin d’une époque, et le début d’un aller sans retour.

Illustration : Tithi Luadthong

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