Chapitre 1
La nuit n’apportait aucun répit, pas même une once de fraîcheur. L’air était une masse compacte et brûlante, comme si le désert tout entier retenait son souffle pour mieux asphyxier les vivants. Laurent avançait dans l’obscurité, le corps courbé sous le poids de son propre destin, les semelles de ses chaussures usées crissant sur la croûte de terre qui recouvrait jadis le lit du fleuve. Derrière lui, le bidonville s’étirait en une mosaïque de tôles rouillées et de chiffons tendus, un océan de misère que la nuit rendait presque supportable.
Il avait la gorge sèche, la langue pâteuse, les yeux irrités par la poussière fine qui flottait en suspension invisible. La chaleur montait du sol par vagues successives, irradiée par les heures de soleil qui s’étaient abattues sur la terre comme une malédiction. Même à cette heure tardive, la température dépassait légèrement les quarante degrés, et chaque pas était une épreuve, chaque respiration un combat pour aspirer un peu d’air sans avaler le sable qui imprégnait l’atmosphère.
Il n’était pas seul. À quelques mètres devant lui, une silhouette se découpait dans la pénombre, elle aussi courbée, elle aussi chargée d’un sac vide. C’était Karim, son voisin de palier, un homme au visage creusé par les ans et les privations, dont les enfants jouaient dans la poussière avec les mêmes jouets cassés depuis des années.
– Laurent ! chuchota Karim en se retournant. T’es en retard. J’ai cru que t’avais changé d’avis.
Laurent secoua la tête, un geste fatigué.
– Non. Les filles avaient faim. J’ai dû les endormir avant de partir. Tu sais comme elles sont, elles veulent toujours que je leur raconte une histoire.
– Laquelle ? demanda Karim avec un sourire triste. Celle du fleuve ?
– Celle du fleuve, oui. Elles n’ont jamais vu l’eau couler, tu te rends compte ? Elles croient que je raconte des mensonges. Ma petite, elle m’a demandé l’autre jour : « Papa, l’eau, ça coule vraiment ? Parce que dans le robinet, elle tombe goutte à goutte. » Je lui ai dit que oui, que l’eau courait comme un cheval, qu’elle chantait sur les cailloux. Elle m’a regardé avec ses grands yeux et elle a dit : « Tu inventes, papa. »
Karim posa une main sur l’épaule de Laurent, une pression légère, presque fraternelle.
– Elles sauront un jour. Ou peut-être pas. Peut-être que ce sera mieux pour elles.
– Peut-être, murmura Laurent. Il ajusta son sac sur son épaule et reprit la marche. Alors, on y va ? Le vieux Robert nous a dit qu’il y avait une poche prometteuse dans la boucle nord.
– Ouais. Mais il faut faire vite. Les patrouilles sont plus actives ces nuits. Un type s’est fait prendre hier, du côté des falaises. Ils lui ont coupé la main droite, en plein milieu du lit, pour l’exemple.
Laurent sentit un frisson lui parcourir l’échine, malgré la chaleur. Il connaissait l’homme dont parlait Karim. Un père de famille, comme eux, qui n’avait jamais fait de mal à personne.
– Il s’appelait comment, déjà ?
– Antoine. Antoine Durand. Il avait trois gosses, je crois. Sa femme est venue pleurer devant la caserne, mais ils l’ont chassée à coups de pied. Personne ne veut entendre les histoires des pauvres.
Ils marchèrent en silence pendant un long moment, s’enfonçant dans la vallée où jadis le Rhône roulait ses eaux généreuses. Le paysage était lunaire, une étendue blanchâtre et crevassée qui s’étirait à perte de vue, parsemée de squelettes d’arbres morts aux branches tendues vers le ciel comme des suppliques. Par endroits, des monticules de poussière témoignaient des récoltes précédentes, des trous béants creusés par des hommes désespérés, des cicatrices qui ne guériraient jamais.
Ils finirent par rejoindre un petit groupe d’hommes, une dizaine, rassemblés autour d’une dépression naturelle où la croûte superficielle semblait plus fine. Robert, le vieux, était là, appuyé sur sa pelle comme sur un bâton de pèlerin. Il avait les mains couturées de cicatrices, les jointures déformées par les années de labeur, et un regard d’une profondeur infinie, celui de ceux qui ont vu le monde changer et mourir.
– Laurent, Karim, les salua-t-il d’une voix rauque. Vous êtes les derniers. On commençait à s’inquiéter.
– Fallait nourrir les miens, répondit Laurent en s’approchant.
Robert hocha la tête, compréhensif. Il tendit une gourde à Laurent.
– Bois. Tu en auras besoin avant la fin.
Laurent prit la gourde, hésita une seconde, puis but une gorgée d’eau tiède. Elle avait un goût de métal et de poussière, mais elle soulagea un peu sa gorge desséchée. Il rendit la gourde à Robert avec un signe de tête reconnaissant.
Un homme plus jeune, un gars du nom de Julien, s’approcha. Il avait le visage tendu, les yeux qui papillonnaient dans tous les sens.
– Vous avez vu les lumières ? demanda-t-il d’une voix précipitée. Là-haut, sur la colline. Les villas. Elles brillent comme des diamants, tu vois, Julien ? Il y a des piscines, des vraies, remplies d’eau douce. De l’eau qu’on pourrait boire, qu’on pourrait donner à nos gamins. Et eux, ils s’en servent pour jouer.
– Tais-toi, Julien, grogna un autre homme. On n’est pas là pour regarder les riches. On est là pour travailler.
– Je sais, je sais, dit Julien en baissant les yeux. Mais c’est dur, de savoir qu’à deux kilomètres d’ici, des gens se baignent dans l’eau qu’on n’aura jamais. Les piscines sont plus grandes que nos cabanes.
– La vie est injuste, coupa Robert d’un ton sans appel. On le sait tous. Mais ça ne sert à rien de se lamenter. Allez, on se met au travail. La nuit est courte.
Le petit groupe se dispersa silencieusement, chacun choisissant son emplacement. Laurent s’installa près de Karim, là où la croûte semblait plus fragile. Il s’accroupit, posa sa lampe à diode par terre, et sortit sa pelle. Le manche, rafistolé avec du fil de fer, était usé par des années de service. La lame, émoussée, avait besoin d’être affûtée, mais Laurent n’avait ni le temps ni les moyens.
Il planta la lame dans la terre. Le bruit fut sourd, un choc mat qui résonna dans le silence nocturne. Il s’arrêta, écouta, le cœur battant. Rien. Juste le vent chaud, le grésillement lointain des transformateurs de la ville haute. Il creusa.
– Attention à tes gestes, murmura Karim à côté de lui. N’oublie pas que tu creuses en silence. Un bruit de trop et ils nous repèrent.
– Je sais, répondit Laurent entre ses dents. Il ralentit son rythme, gratta la surface délicatement, enleva la première couche de terre et de limon induré. Une fine poussière blanche se souleva, dansa un instant dans la lumière jaune de la lampe, puis retomba sur ses bras et son visage. Il la sentit pénétrer ses narines, irriter ses poumons. Il toussa, un bruit sec et rauque, et se força à respirer par la bouche.
– Ça va ? demanda Karim.
– Oui. Continue.
Le travail était d’une lenteur exaspérante. Chaque pelletée devait être prélevée avec soin, puis versée sur un tamis de fortune. Laurent avait fabriqué le sien avec un vieux grillage et deux branches mortes, un outil rudimentaire mais efficace. Il secouait le tamis avec un geste précis, laissant les gravillons et les impuretés s’échapper, ne conservant que le sable fin, celui qui avait mis des millénaires à se polir au frottement de l’eau. Puis il glissait ce sable précieux dans son sac, pelletée par pelletée, grain par grain.
Les minutes s’écoulaient, aussi lentes que la sueur qui coulait sur son front. Il sentait chaque muscle de son corps crier, chaque tendon se tendre. Ses avant-bras étaient parcourus de crampes, ses doigts serrés si fort sur le manche de la pelle que les jointures blanchissaient. La chaleur, implacable, montait du sol en bouffées, elle suintait des parois du lit asséché comme la fièvre d’un malade. Sa chemise, trempée, collait à sa poitrine maigre, et les perles de sueur roulaient le long de ses côtes pour se mêler à la poussière et former une couche de crasse sur sa peau.
– Combien tu as ? demanda Karim à voix basse.
Laurent tâta le sac.
– Cinq, peut-être six kilos. Et toi ?
– Un peu plus. J’ai trouvé une veine plus riche. Mais elle s’épuise vite. Karim s’arrêta un instant, s’essuya le front du revers de la manche. Le prix a encore augmenté, paraît-il. Les contrebandiers paient plus cher.
– Oui, mais ils prennent aussi plus de risques, répondit Laurent en continuant de creuser. La Sécurité Hydrique serre la vis. Les mules se font arrêter tous les jours, en même temps j’ai entendu dire qu’un pont s’était cassé la gueule du côté d’Avignon.
– Un pont ? Pourquoi faire ? Des années qu’on a pas vu d’eau en été et si peu en hiver, on peut traverser à pieds…
Laurent s’arrêta, la pelle suspendue.
– T’es con ou quoi ?! Nous on peut, mais ceux à qui y reste des voitures… la Sécurité Hydrique a menacé de représailles tous ceux qui se feraient chopper, ils parlent même d’enfermer leurs familles…
– Bof, c’est ce qu’a dit le cousin de Julien. Il bosse à la caserne, le cousin. Il paraît il paraît, il font juste ça pour intimider, vu comment le pays se casse la gueule, c’est pas un kilo de sable ou de moins qui…
Un silence pesant s’installa entre les deux hommes. Autour d’eux, les autres récolteurs continuaient leur labeur, mais leurs gestes semblaient plus nerveux, plus saccadés. Laurent regarda ses mains, ces mains calleuses et crevassées qui étaient tout ce qu’il possédait. Si on lui prenait ça, s’il se faisait attraper, il ne pourrait plus rien faire. Ni creuser, ni travailler, ni nourrir ses filles. Il serait un homme fini, une bouche supplémentaire à nourrir.
– On devrait y aller, murmura Karim. On a assez pour ce soir. Pas la peine de tenter le diable.
– Non, répondit Laurent, la voix plus ferme qu’il ne le pensait. Il me faut vingt kilos. Pas moins. Le petit de Julia est malade, elle a besoin de médicaments. Et j’ai promis aux filles qu’elles auraient de la viande, demain.
– De la viande ? Tu es fou. Avec trois kilos de sable, tu peux à peine t’acheter de la farine.
– Je sais. Mais je leur ai promis. Elles ne mangent que de la soupe aux légumes en poudre depuis des mois. Elles ont besoin de manger, Karim. Elles grandissent, elles ont des os qui poussent, et moi je ne peux pas leur donner ça.
Karim le regarda longuement, puis hocha la tête.
– D’accord. Mais on se tient près l’un de l’autre. Si j’entends quelque chose, on file.
– Entendu.
Ils reprirent leur travail, plus vite, plus fébrilement. Laurent enfonçait la pelle dans la terre avec une énergie nouvelle, une urgence désespérée. Il creusait, tamisait, remplissait son sac, sans s’arrêter, sans penser à la douleur qui irradiait de son dos et de ses épaules. Le sable s’accumulait, grain par grain, kilo par kilo. Il ne comptait plus les pelletées, il ne voyait plus que cette poudre fine qui glissait entre ses doigts, cette poudre qui valait des repas, des médicaments, une chance de survie.
Près de lui, Julien s’était éloigné un peu, attiré par une poche plus prometteuse. Laurent l’entendit jurer à voix basse, puis le bruit d’une pelletée plus brusque que les autres. Il leva la tête, inquiet.
– Julien ! Fais attention ! chuchota-t-il.
Le jeune homme se retourna, le visage en sueur.
– Désolé, j’ai glissé. La terre est plus meuble ici.
– Moins de bruit, bordel ! grogna un des autres récolteurs. Tu veux qu’ils nous repèrent ?
Julien baissa la tête, honteux. Il se remit au travail, plus prudemment. Mais Laurent avait vu dans ses yeux quelque chose d’autre, une lueur de désespoir qu’il connaissait bien. Julien avait une femme enceinte, un deuxième enfant qui viendrait bientôt, et une cabane qui menaçait de s’effondrer à chaque tempête de sable. Il n’avait pas le choix, pas plus qu’eux tous.
Au bout de 30 minutes, le sac de Laurent commençait à peser lourd sur son épaule. Il l’ouvrit, tâta le contenu. Quinze kilos. Peut-être seize. Pas encore assez. Il jeta un coup d’œil à Karim, qui semblait avoir fini et rangeait ses outils.
– Laurent, appela Karim à voix basse. Les lumières. Là-bas.
Laurent tourna la tête. À l’est, là où la plaine s’élevait en douce pente vers la ville neuve, une série de feux jaunes clignotaient dans l’obscurité. Des phares. Des moteurs. Une patrouille, sans doute.
– Merde, murmura Laurent. Ils viennent par là. On doit y aller.
– Il te manque combien ?
– Quatre ou cinq kilos. Je les aurai en une dix minutes.
– On n’a pas dix minutes ! Regarde !
Les lumières se rapprochaient, lentement mais sûrement, balayant le sol de leurs faisceaux mortels. Laurent entendit le bourdonnement lointain des moteurs, un son qui lui nouait l’estomac. Il jeta un regard désespéré à son sac, puis à la terre devant lui. Il y avait encore du sable, juste là, sous ses pieds. Il pouvait encore creuser, encore remplir. Mais les phares avançaient, inexorables.
– On se tire ! cria soudain Julien, le jeune, en bondissant. Il avait déjà son sac sur l’épaule et courait vers l’ouest, vers un relief où l’obscurité était plus épaisse.
Les autres récolteurs s’éparpillèrent dans un mouvement paniqué, emportant leurs outils, leurs sacs, tout ce qu’ils pouvaient. Laurent restait figé, partagé entre l’instinct de survie et la nécessité. Il avait besoin de ce sable. Il en avait besoin pour ses filles, pour leur repas, pour leur vie. Mais s’il se faisait prendre, il n’aurait plus rien à leur donner, jamais.
– Laurent ! hurla Karim. Viens, espèce d’idiot !
Le bourdonnement était devenu un rugissement. Les phares éclairaient maintenant le lit du fleuve à moins de cinq cents mètres. Laurent vit les silhouettes des véhicules blindés, leurs flancs noirs sur lesquels était peint l’emblème de la Sécurité Hydrique, un cercle d’eau barré d’un trait rouge. Il entendit des voix, des ordres criés à tue tête.
Il saisit son sac, au trois-quart rempli, et courut. Les bras chargés, les jambes lourdes, il s’enfonça dans la nuit, suivant Karim qui déjà disparaissait entre les dunes. Il trébucha sur une racine morte, faillit tomber, se rattrapa de justesse. Le sable dansait dans son sac, chaque grain lui rappelant ce qu’il risquait, ce qu’il perdrait.
Il courut encore, les poumons en feu, la gorge en sang. Les phares s’éloignaient, balayaient une autre partie de la plaine. Il entendit des cris, des bruits de lutte, puis des coups. Quelqu’un s’était fait prendre. Il ne savait pas qui, il ne voulait pas savoir. Il courait, courait, courait encore, jusqu’à ce que l’obscurité l’enveloppe complètement, jusqu’à ce que le bruit des moteurs ne soit plus qu’un souvenir lointain.
Il tomba à genoux derrière une dune, haletant, le cœur prêt à exploser. Son sac était là, à côté de lui. Il l’ouvrit d’une main tremblante, tâta le contenu. Peut-être dix-sept kilos. Pas vingt. Mais c’était tout ce qu’il avait. C’était tout ce qu’il pouvait offrir à ses filles.
Karim arriva un instant plus tard, le visage décomposé, les yeux grands ouverts.
– Ils ont attrapé Julien, dit-il, la voix blanche. Je l’ai vu. Ils l’ont plaqué au sol, ils lui ont attaché les mains. Ils vont lui couper les doigts, Laurent. Ils vont lui couper les doigts !
Laurent ferma les yeux. Il sentit la nausée monter, le goût amer de la peur et de la honte au fond de sa bouche. Julien, avec sa femme enceinte et sa cabane qui s’effondrait, Julien qui voulait juste survivre. Il ne le sauverait pas. Personne ne le sauverait. Et demain, il y aurait un autre Julien, un autre homme désespéré, un autre père de famille prêt à tout risquer pour un peu de sable.
Il se releva lentement, son sac sur l’épaule.
– On rentre, dit-il à Karim. On rentre chez nous.
Ils marchèrent en silence, les jambes lourdes, l’esprit vide. Le bidonville n’était plus qu’à quelques centaines de mètres. Déjà, Laurent apercevait les tôles rouillées, les chiffons qui claquaient dans le vent chaud de l’aube. Le ciel virait au rose pâle, une couleur presque tendre qui contrastait avec la dureté de la nuit.
Devant sa cabane, il s’arrêta. Sa femme était assise sur le seuil, les bras croisés sur ses genoux, le regard vide. Elle leva les yeux vers lui, vit le sac, et dans ses yeux passa une lueur de soulagement mêlée de honte. Elle ne demanda pas combien. Elle savait que ce ne serait jamais assez.
– Les filles ? demanda Laurent.
– Elles dorment. Elles ont eu peur. Elles ont entendu les sirènes.
Laurent déposa le sac contre le mur, s’assit lourdement à côté de sa femme. Il sentit ses doigts effleurer le sable, cette poudre fine qu’il avait arrachée à la terre à la sueur de son front. Les dix-huit kilos qu’il rapportait valaient un peu de farine, un peu de lait en poudre pour sa petite, un peu de médicaments pour sa femme. Et quelque part, dans les villas de la ville neuve, des fondations seraient coulées avec ce même sable, des murs solides, des piscines d’eau douce, des vitres qui résisteraient aux tempêtes. Le sable des fleuves morts, le sable des nuits de labeur, irait bâtir le confort des autres. Mais il n’y pensa pas. Il était trop fatigué pour ça. Il posa sa tête contre la paroi de tôle, ferma les yeux, et attendit que le sommeil l’emporte. La nuit suivante, il faudrait encore creuser. Il faudrait encore risquer ses mains, sa vie, son âme. Pour vingt kilos de sable. Pour une poignée de farine. Pour ses filles. Toujours pour ses filles.
Illustration : Tithi Luadthong

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