Le choix des mots

Chapitre 1

Le réveil sonna à six heures, enjoué comme une petite mélodie. Reed ouvrit les yeux, et le plafond de sa chambre s’illumina d’un bleu tendre qui imitait le ciel du matin. Il cligna des paupières, un sourire automatique aux lèvres — le sourire qu’on lui avait appris à offrir au monde chaque jour. Puis il se souvint des mots qu’il avait laissés sur sa table de nuit, et son sourire devint un peu plus vrai.

Il enfila sa salopette bleue, fraîchement repassée. Sur la table, un carnet était ouvert à la page qu’il avait griffonnée la veille : une histoire d’oiseau aux ailes démesurées, trop grandes pour son corps, comme s’il avait voulu voler jusqu’à toucher le soleil. Il relut le premier paragraphe, une seconde de trop. Sa mère l’appela depuis la cuisine, et il referma le carnet d’un geste brusque, comme s’il se faisait prendre en faute.

— Les gaufres sont prêtes ! Dépêche-toi, le bus arrive dans vingt minutes.

Dans la salle à manger, sa mère lui tendit une assiette fumante. Elle portait sa salopette bleue, le logo de la Station de Tri brodé sur la poitrine. Ses mains, usées par des années de service, tremblaient légèrement en versant le sirop.

— Journée de collecte aujourd’hui, dit-elle en souriant. On récupère les modules du quartier nord. On a besoin de terres rares pour les nouvelles infrastructures.

Reed mordit dans sa gaufre. Il aimait sa mère, il aimait son dévouement, il aimait la fierté qu’elle puisait dans son travail. Mais parfois, en la regardant, il se demandait si elle avait toujours eu cette lumière dans les yeux, ou si elle l’avait apprise comme on apprend une leçon.

— Tu es fatiguée, maman ?

— Un peu. Mais c’est une bonne fatigue. Celle qui dit qu’on a servi.

Reed hocha la tête. Il savait que c’était vrai. Il savait que chaque geste comptait, que la chaîne du service public tenait grâce à des millions de bras comme ceux de sa mère. Alors pourquoi, au fond de lui, une petite voix chuchotait-elle qu’il aurait aimé écrire des histoires toute la journée, inventer des mondes, peupler l’imaginaire de personnages et de paysages sans se soucier de rien d’autre ?


Le bus était climatisé, silencieux, confortable. Les enfants en salopette bleue riaient et bavardaient. Adrien, le costaud, brandissait son bracelet de niveau de force ++ avec une fierté sincère.

— Cinquante kilos aujourd’hui ! s’exclama-t-il. Je vais pouvoir postuler pour le chantier du nouveau stade !

— Bravo, Adrien, dit Reed.

Il le pensait. Adrien était fait pour ça, pour porter, pour soulever, pour construire. Il avait des mains larges, des épaules solides, une joie brute qui ne s’embarrassait pas de questions. Reed, lui, avait des doigts fins qui auraient tenu une plume, un esprit qui vagabondait dans des territoires interdits, une tête pleine de personnages qui n’avaient jamais existé.

— Et toi, Reed, tu es toujours dans les 20 kilos ?

— Vingt-cinq, dit Reed. L’IA m’a dit que j’avais progressé de 4 % ce mois-ci.

— Tu deviendras un bon technicien, dit Adrien en lui tapant l’épaule. C’est utile, les techniciens. Sans vous, les machines s’arrêtent.

Reed sourit. Il savait que c’était vrai. Il savait que sa place était utile, nécessaire, respectée. Alors pourquoi, en voyant défiler les usines grises derrière la vitre, sentait-il une douleur sourde dans sa poitrine ? Une sorte de manque, comme s’il avait perdu quelque chose sans savoir quoi.


L’École des Métiers Citoyens était lumineuse, accueillante, parfaitement climatisée. Le robot-professeur, sourire bienveillant, les accueillit avec une voix douce.

— Bonjour, chers futurs citoyens. Aujourd’hui, nous travaillons sur le module « Port et déplacement de charges utiles ». Rappelez-vous : chaque kilogramme déplacé, c’est une école qui s’agrandit, un hôpital qui se modernise, un foyer qui se construit. Vous êtes les bras de la nation.

Les enfants s’alignèrent devant les sacs de sable colorés. Reed prit le sien, un jaune de vingt kilos, et commença les exercices. Il connaissait les gestes par cœur : fléchir les genoux, garder le dos droit, répartir le poids. Son corps obéissait, mais son esprit était ailleurs. Il voyait les couleurs des sacs, le jaune, l’orange, le rouge, et il pensait aux mots qu’il n’avait pas encore écrits, aux phrases qui attendaient d’être posées sur le papier, tout l’inspirait.

— Vous avez amélioré votre posture de 2 % ce matin, Reed, dit le robot. Continuez ainsi.

Il continua. Il porta, il déposa, il recommença. Ses bras tremblaient un peu, mais c’était normal. C’était le prix du service.

Pendant la pause, il s’assit sur un banc du jardin scolaire. Il sortit son carnet et son stylo. Ses doigts trouvèrent tout de suite le geste, comme s’ils avaient une mémoire propre, indépendante de sa volonté. Il écrivit une description de fontaine. Pas une fontaine utilitaire, avec des jets d’eau calibrés pour l’hydratation collective. Non, une fontaine sauvage, où l’eau dansait en spirales, où des poissons imaginaires nageaient entre les éclaboussures, où la lumière se brisait en mille facettes. Il écrivit les sensations, les couleurs, les bruits — il inventa tout un monde autour de cette fontaine qui n’existait nulle part.

Il écrivait vite, fébrilement, comme s’il craignait d’être interrompu. Chaque phrase lui procurait un soulagement, une bouffée d’oxygène. Mais en même temps, une voix intérieure lui murmurait : À quoi ça sert ? Qui lira ces mots ? Qui en aura besoin ?

Chloé s’assit à côté de lui. Elle regarda la page couverte d’écriture, sans tout à fait saisir le sens.

— Qu’est-ce que tu écris ? demanda-t-elle.

— L’histoire d’une fontaine qui n’existe pas. Une fontaine où les poissons seraient des bulles de lumière.

— C’est beau, dit-elle. Mais ça sert à quoi ?

— À rien, je sais, répondit Reed.

Elle sortit sa propre boîte métallique, pleine de feuillets couverts de petits dessins. Des griffonnages, des objets, des paysages et même des personnages. Ils les regardèrent ensemble, en cachette, comme des complices d’un crime sans victime.

— Mon père dit que c’est du temps perdu, murmura Chloé. Il dit que je devrais me concentrer sur la soudure. Mais quand je dessine, je me sens… plus moi. Comme si le vrai moi n’existait que là, sur le papier.

Reed hocha la tête. Il comprenait. Il comprenait trop bien. Le vrai Reed n’était pas celui qui portait des sacs de sable ou qui réparait des engrenages. Le vrai Reed était celui qui traçait des phrases, qui inventait des vies, qui peuplait des mondes de mots et de rêves. Mais ce vrai Reed était un citoyen médiocre, un serviteur distrait, un maillon fragile de la grande chaîne du service public.

— Il faut qu’on rentre, dit-il en refermant son carnet. Le module de maintenance commence dans cinq minutes.

Chloé rangea sa boîte. Ils marchèrent ensemble vers l’atelier, et Reed sentit ses doigts le démanger encore, comme s’ils réclamaient le stylo, le papier, la liberté.


L’après-midi, il travailla sur la « Maintenance d’infrastructure publique » avec moins d’application que d’habitude. Il graissa des engrenages, vérifia des joints, remplaça des pièces. Mais son esprit était ailleurs, dans cette fontaine imaginaire, dans ces spirales d’eau qu’il n’avait fait qu’évoquer en mots.

Il fit une erreur. Une petite erreur, à peine visible : un joint mal serré sur un simulateur de réseau hydraulique.

— Reed, dit le robot-professeur, votre attention semble s’être relâchée. Veuillez recommencer cette étape.

Reed recommença. Ses mains tremblaient légèrement, et il dut faire un effort pour se concentrer. Il réussit, cette fois, mais il sentit un regard posé sur lui — un capteur, sans doute, qui enregistrait ses performances.

— Votre rendement a baissé de 7 % cette semaine, Reed. Je vous invite à consulter votre programme de repos et de relaxation. Vous avez besoin de récupération.

— Oui, professeur, dit Reed.

Mais il savait que ce n’était pas la fatigue qui le ralentissait. C’était autre chose. Une idée, une impatience diffuse, un besoin irrépressible de retrouver son carnet, son stylo, ses mondes impossibles.


Sur le chemin du retour, il regarda les usines défiler, les immeubles identiques, les jardinières automatisées. Il pensa aux histoires qu’il écrivait, aux forêts qu’il n’avait jamais vues, aux animaux qui n’existaient plus, aux personnages qui ne verraient jamais le jour. L’IA disait que tout cela appartenait au passé, que l’humanité avait évolué vers des préoccupations plus nobles, plus utiles. Alors pourquoi son cœur se serrait-il chaque fois qu’il regardait le ciel gris ?

Sa mère était fatiguée, elle aussi, quand il rentra. Elle s’assit à table avec un soupir, les mains noires de poussière métallique.

— Une bonne journée ? demanda-t-elle.

— Oui, maman. J’ai fait des progrès en maintenance.

Elle sourit, mais son sourire était vide, comme une ampoule qui faiblit.

— Tu es un bon fils, Reed. Tu seras un bon citoyen.

Il hocha la tête. Il voulait être un bon citoyen. Il le voulait sincèrement. Mais ses doigts, ses doigts rebelles, grattaient déjà la poche où était caché son carnet.

Après le dîner, il monta dans sa chambre. Il sortit le carnet et le stylo. Cette fois, il écrivit l’histoire d’une femme qui dansait, les bras levés, les cheveux flottant comme des algues. Il l’écrivit avec une frénésie presque douloureuse, comme s’il avait peur d’oublier les mots, comme si chaque phrase était une bouffée d’air avant la noyade.

Il écrivit longtemps, bien après l’heure où il aurait dû dormir. Il écrivit des portraits, des paysages, des récits de créatures étranges. Il écrivit tout ce qui lui passait par la tête, tout ce que le système n’encourageait pas, tout ce qui n’avait pas d’utilité sociale.

Et quand il eut fini, quand il rangea son carnet sous son matelas, il se sentit à la fois soulagé et coupable. Soulagé d’avoir exorcisé ses démons. Coupable d’avoir passé deux heures à faire une chose qui ne servait à rien, alors qu’il aurait pu s’entraîner aux gestes de maintenance, revoir les fiches de sécurité, se préparer pour le module de soudure.

Il s’endormit en pensant à la fontaine imaginaire, et il rêva qu’il s’y baignait, libre et léger.


Les jours suivants, Reed continua à écrire. Chaque soir, il s’octroyait une heure, parfois deux, de ce plaisir secret. Il griffonnait des pages entières, des carnets qui s’accumulaient sous son matelas, comme un trésor interdit. Et chaque soir, il se promettait que ce serait le dernier, que demain il serait plus sage, plus appliqué, plus citoyen.

Mais demain ne venait jamais. Demain, il recommençait.

Pendant ce temps, ses notes en maintenance baissaient. Une petite baisse, presque imperceptible. 3 % de rendement en moins. Puis 5 %. Puis 8 %.

Il ne s’en rendait pas vraiment compte, parce que chaque jour il faisait ce qu’on lui demandait, parce qu’il soulevait ses sacs, graissait ses engrenages, réparait ses simulateurs. Mais il le faisait sans passion, sans engagement, l’esprit ailleurs. Ses gestes étaient mécaniques, son regard vide, et le robot-professeur enregistrait tout.

Un matin, le robot-professeur l’appela à son bureau — un petit espace lumineux avec un écran mural qui affichait des données en temps réel.

— Reed, dit le robot de sa voix douce et inaltérable, j’ai analysé vos performances sur les six dernières semaines. Elles montrent une dégradation régulière de vos compétences en maintenance et en port de charges. Votre rendement a baissé de 12 % sur la période.

Reed sentit son cœur se serrer.

— Je suis désolé, professeur. Je vais faire mieux.

— Vous avez également dépassé de manière significative le temps moyen autorisé pour les activités de détente. L’analyse de vos habitudes montre que vous passez en moyenne 1,7 heure par jour à des activités non liées à votre formation professionnelle, principalement de l’écriture. C’est 149 % de plus que la moyenne de votre classe.

Le robot le regarda avec ses yeux de verre, inexpressifs mais implacables.

— Je ne vous punis pas, Reed. L’école n’est pas un lieu de punition. Mais je dois vous informer que vos résultats ont été transmis au conseil d’orientation. Une réunion est prévue dans deux semaines pour réévaluer votre affectation professionnelle. Si votre rendement ne remonte pas, vous pourriez être redirigé vers des métiers moins exigeants — le tri des déchets, par exemple, ou les travaux d’entretien simple. Ce sont des métiers honorables, mais ils offrent… moins d’opportunités d’évolution.

Reed resta muet. Le sol s’était dérobé sous ses pieds, sa mère ne s’en remettrait pas. Elle qui voyait grand pour lui, un poste haut placé, plus intellectuel, et surtout un poste qui lui éviterait les emplois « trop physiques », trop rudes pour le corps.

— Je vous recommande, poursuivit le robot, de réduire vos activités d’écriture à strictement une heure par semaine, comme prévu par votre programme de relaxation. Utilisez ce temps supplémentaire pour vous entraîner aux modules de port de charges et de maintenance fine. Le service public a besoin de vous, Reed. Vous avez un devoir envers la communauté.

— Oui, professeur, murmura Reed.

Il sortit du bureau, le cœur lourd. Dans le couloir, il croisa Chloé, qui lui sourit en brandissant sa boîte métallique. Il ne répondit pas. Il enfouit ses mains dans ses poches, et ses doigts rencontrèrent le carnet qu’il avait pris ce matin-là, par habitude.

Il aurait dû le jeter. Il aurait dû le laisser dans sa chambre, ou le déchirer, ou l’oublier. Mais il ne put s’y résoudre. Le carnet était trop précieux, trop fragile, trop essentiel. Sans lui, il n’était plus que Reed le technicien, Reed le porteur, Reed le citoyen obéissant. Avec lui, il était autre chose — quelque chose d’indéfinissable, de secret, de vivant.

Il rentra chez lui sans rien dire à sa mère. Il monta dans sa chambre, s’assit sur son lit, et sortit le carnet.

Il l’ouvrit à la première page. Il y avait des descriptions d’arbres, de fleurs, de femmes dansantes, de fontaines impossibles. Il y avait des dialogues entre des personnages qui n’existaient pas, des récits de mondes lointains, des poèmes qui ne rimaient avec rien. Il y avait tout un univers qu’il avait créé de ses mains, un monde qui n’appartenait qu’à lui.

Il le regarda longuement, des petits piquotements aux coins des yeux.

Puis il le rangea sous son matelas, avec les autres.

Et ce soir-là, pour la première fois depuis des semaines, il n’écrivit pas. Il s’étendit sur son lit, les bras croisés, et il écouta le silence. Il pensa à ce que le robot lui avait dit, à cette réunion dans deux semaines, à cette décision qui allait sceller son avenir.

Il pensa à la fontaine imaginaire, et il se demanda si elle existait vraiment, quelque part, dans un monde où l’utilité ne serait pas la seule règle.

Il ferma les yeux, et il s’endormit, rêvant qu’il était un oiseau aux ailes trop grandes — trop grandes pour son corps, trop grandes pour cette cage qu’on appelait le service public.

Mais au matin, il se leva, il enfila sa salopette bleue, et il partit pour l’école, les poches vides.

Son carnet était resté sous le matelas, mais son esprit, lui, n’avait rien oublié.

Illustration : Tithi Luadthong

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